Arab Strap – Half Told Tales : les paradoxes de l’âge qui vient

Dans une surprenante et remarquable évolution par rapport à leur trajectoire depuis leur retour, les Ecossais en colère d’Arab Strap nous offrent avec Half Told Tales un album beaucoup plus évident, presque « commercial », où ils acceptent la possibilité que nous ayons quand même un futur !

Arab Strap
© Arab Strap

Le « sens commun » nous dit que vieillir consiste essentiellement à devenir de plus en plus amer. De la part d’un groupe comme Arab Strap, qui a commencé sa carrière il y a trente ans exactement en nous parlant de l’horreur de notre monde et en faisant une musique des plus sombres, voire déprimantes, on pouvait donc attendre le pire avec le passage des années. Et ce d’autant que nous avons eu nous-mêmes, depuis tout ce temps, l’occasion de constater qu’Aidan Moffat et Malcolm Middleton avaient même sous-estimé la gravité de la situation.

Half Told Tales

Pourtant, depuis que le groupe a repris ses activités, sa musique semble faire exactement le contraire de ce qu’on pouvait en attendre. Et son neuvième album, Half-Told Tales, est sans aucun doute le plus ouvert, le plus accueillant de tous : si les textes restent hantés par l’approche de la vieillesse, par l’angoisse devant un monde de plus en plus absurde et cruel, et par les soucis liés à la parentalité quant à l’héritage que nous laisserons à nos enfants, quelque chose a clairement changé dans la musique d’Arab Strap.

La découverte du premier titre, I Get Noise, s’avère presqu’un choc pour le fan d’un groupe qui semblait toujours avoir fait une musique aussi acerbe qu’en « angles aigus et tranchants ». Très rock, voire très « post-punk » (terme maudit pour nous), cette chanson ridiculiserait presque les dernières production d’IDLES ou de Fontaines DC : des guitares agressives, une mélodie accrocheuse, une évidence que l’on n’associe pas naturellement à Arab Strap… Quelque chose a bougé ! Parlant de You You You, le morceau suivant, et en admettant sereinement une inflexion réelle dans leur musique, Moffat décrit « une sorte d’incantation disco-métal, avec un message de félicité et de fraternité pour l’avenir qui — croisons les doigts — pourrait aussi vous faire danser et rire. » !

A l’inverse, Be A Man, petit morceau simple et direct, bouleverse profondément : il travaille le sujet de la paternité face aux réseaux sociaux, et l’inquiétude devant le monde dans lequel grandissent les enfants. « And no one taught me to be a man / I had to feel and find my own way / I’ve not read books and I’ve got no plan / All I can do is love you and say / No one else could miss you like I will / No one worries quite like I can / No one else could sing this song the way I do / Now go be a man » (Et personne ne m’a appris à être un homme / J’ai dû ressentir et trouver ma propre voie / Je n’ai pas lu de livres et je n’ai pas de plan / Tout ce que je peux faire, c’est t’aimer et te dire / Personne d’autre ne pourrait ressentir ton absence comme moi / Personne ne s’inquiète tout à fait comme je le fais / Personne d’autre ne pourrait chanter cette chanson comme moi / Maintenant, va et sois un homme). Avec son humble piano et son éclosion de saxo à la fin, Be A Man est le sommet émotionnel de l’album…

Fighting for you est quant à lui plein d’un lyrisme positif qu’on imaginerait presque, chez d’autres musiciens, être joué dans un stade devant des milliers de jeunes fans agitant leurs bras en l’air ! Glamour Magick nous convoque ensuite sur le dance floor via une électro-pop que l’on peut qualifier de sophistiquée, loin du minimaliste raide des débuts du groupe : il s’agit pourtant d’une satire mordante sur l’obsession moderne pour la jeunesse.

Des chansons comme Basic Physics ou Dollar Park pourraient permettre aux détracteurs d’Arab Strap de les critiquer parce qu’ils rentrent « dans le rang », avec des morceaux aussi traditionnellement indie rock, mais c’est surtout le superbe et très mélodique Sunsong qui sonne plus « commercial » que tout ce que le groupe a jamais fait avant ! Une démarche qui fait plus que rappeler celle de leurs ancêtres The Stranglers à l’époque d’un album comme Always The SunMr. Splitfoot est presque un intermède « folk », qui convainc grâce à sa simplicité et sa sincérité à fleur de peau. Ampersand poursuit obstinément dans cette (nouvelle) voie de la simplicité, et il faut reconnaître qu’Arab Strap reste fascinant, même après avoir autant baissé la garde !

Au sujet de cette évolution inattendue, écoutons ce qu’en dit Middleton : « Aidan et moi avons des goûts différents, voire opposés. Il y a des éléments sur le disque que nous n’aurions peut-être pas choisis individuellement, mais c’est précisément pour cela que j’aime tant cet album : ce n’est pas celui que je voulais faire. Je ne pense pas non plus que ce soit celui qu’Aidan voulait faire ; c’est un juste milieu. Ce n’est peut-être pas à 100 % ce que nous voulions, mais c’est bénéfique pour le groupe, et ça fonctionne. »

Finalement, Half Told Sories donne l’impression d’une sorte de libération musicale : Arab Strap a encore largement conservé les basses lourdes, les rythmiques mécaniques, l’électronique angoissante, le quasi-spoken word de Moffat et les sons de guitares inquiétants qui lui sont habituels, mais le duo a ouvert grand ses fenêtres, et laissé entrer la lumière, les mélodies, toutes choses qui semblaient exclues jusqu’à présent de leur monde.

En fait, si ce disque est aussi « ouvert », ce n’est pas parce que la colère s’est atténuée, mais plutôt parce qu’elle n’a plus le même sens que lorsque l’on a vingt ans. A l’âge qu’ont atteint Moffat et Middleton, il leur faut désormais composer avec la tendresse, les responsabilités et la conscience du temps qui passe. La pochette de Half-Told Tales montre d’ailleurs un gnomon, un « instrument rudimentaire » permettant de mesurer le temps grâce à l’ombre qu’il projette : après trente ans de carrière, le temps est devenu une donnée que le groupe ne peut plus tenir à distance. Mais Aidan Moffat et Malcolm Middleton constatent simplement que le monde continue d’avancer, qu’il va mal, et qu’il faut malgré tout trouver une manière de continuer à y vivre.

Un très beau programme…

Eric Debarnot

Arab Strap – Half Told Tales
Label : Rock Action Records
Date de parution : 4 septembre 2026

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