« La Ligne bleue », de Marie Dumora : quand le paysage se souvient

Que reste-t-il d’un camp quand les témoins disparaissent ? Dans son documentaire La Ligne bleue, Marie Dumora revient au Struthof et fait surgir, entre silences familiaux et traces dans le paysage, une mémoire longtemps enfouie.

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Sur les hauteurs de Schirmeck en Alsace, les nazis avaient construit le camp du Struthof, le seul camp de concentration sur le sol français dont beaucoup ignoraient et ignorent encore l’existence. Le documentaire de Marie Dumora (qui avait déjà signé en 2018 le puissant Belinda, revient sur les lieux et interroge les habitants, enfants ou petits-enfants de ceux et celles qui virent monter et ne jamais descendre des dizaines de milliers de prisonniers employés à extraire le granit d’une immense carrière. Un demi-siècle plus tard, la cicatrice rose se détache sur la ligne bleue des Vosges au loin.

la-ligne-bleue-afficheÀ côté de l’indifférence et du silence dictés par la peur de l’ennemi, des hommes et des femmes souvent très jeunes ont aidé à leur manière les prisonniers. Il y est notamment question d’un petit coffre en bois qui va servir de fil directeur aux deux heures qui souffrent parfois d’un éparpillement qui n’aide pas à la compréhension des témoignages. Il n’empêche, au-delà de ces réserves formelles, La Ligne bleue est un documentaire indispensable et salutaire. D’abord parce qu’il traite directement d’un sujet rarement abordé au cinéma (la photographie et l’architecture des lieux font étrangement – mais logiquement – penser à celles de La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer sorti en 2023). Ensuite parce qu’il souligne l’importance fondamentale de la mémoire et de la transmission, au moment même où les derniers survivants s’éteignent.

Ainsi, autour d’une table, trois générations de femmes reviennent sur l’action de leur aïeule décorée par le Luxembourg et qui refusa toujours d’être reconnue comme une Juste, par peur viscérale du retour des nazis. L’émotion qui jaillit de cette séquence enjambe le passage des années, demeure intacte et douloureuse. Une perpétuation indispensable de la mémoire qui va jusqu’à l’engagement d’une équipe de jeunes qui ont entrepris des fouilles de l’ancienne carrière, alors que la végétation et la nature ont depuis repris leur place. De manière plus modeste mais tout aussi habitée et nécessaire, Marie Dumora marche dans les traces de Claude Lanzmann en poursuivant à son échelle et sur un autre territoire la recherche historique et la transmission mémorielle. Incontournable.

Patrick Braganti

La Ligne bleue
Film de Marie Dumora
Genre : Documentaire
Durée : 2h 04min
Date de sortie en salle : 16 septembre 2026

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