Au début de l’année 2026, Elise Lépine publiait Les courants d’arrachement. Un portrait de femme bouleversant dans un premier roman ample et maîtrisé. On a voulu en savoir plus sur son la construction de cette fresque romanesque.

Journaliste et critique littéraire depuis plus de douze ans, Élise Lépine connaît bien les romans des autres. Avec Les Courants d’arrachement, elle passe pour la première fois de l’autre côté du miroir. Inspiré très librement de son histoire familiale, l’histoire suit Reine, une femme ballottée entre la guerre, les deuils, l’exil avec en toile de fond le Maroc colonial.
BENZINE : Tu es journaliste et critique littéraire de longue date. Qu’est-ce qui a déclenché le passage à l’écriture romanesque, et pourquoi maintenant ?
Elise Lépine : J’avais envie d’écrire depuis très longtemps – j’ai même retrouvé des brouillons de livres entamés à 7 ou 8 ans et (sans surprise) jamais terminés. J’ai longtemps tâtonné à la recherche du « bon sujet » : je voulais écrire un roman très contemporain, un peu drôle, potentiellement cynique, je voulais parler du monde qui nous entoure… Le désir et le besoin d’écrire me rongeaient, mais je peinais à trouver un sujet, un ton. À la naissance de ma fille, en 2019, j’ai ressenti énormément d’angoisses, pour elle, sa sécurité, sa survie, j’imaginais mille drames possibles. J’ai consulté un psychologue et quand je lui ai parlé de mes difficultés à écrire, il m’a dit que j’avais « des névroses d’écrivain. » Il a fini par me dire (un peu excédé), « écrivez sur ce qui est simple pour vous ». Il se trouve que j’avais passé la séance à lui raconter un rêve fait la nuit précédente de moi coincée sur un rocher, à marée montante, avec ma fille en face de moi sur la plage et un violent sentiment de danger et de deuil. Cette histoire m’évoquait une anecdote de ma grand-mère, qui dans sa jeunesse s’était endormie sur un rocher au Maroc et s’était laissée surprendre par la marée. La phrase du psy, plus le rêve ont été un électrochoc : j’avais l’histoire (une femme endeuillée sur un rocher au Maroc, sa fille vulnérable devant elle), j’avais les idées, il fallait juste que j’accepte de renoncer à mon grand projet d’écrire un roman contemporain et plein d’esprit pour laisser parler mon imagination et remodeler avec une extrême liberté une matière que j’avais déjà en tête. À partir de là, tout a été beaucoup plus simple.
Tu as critiqué des centaines de romans, notamment pour Le Point et France Culture. Cette position de critique a-t-elle rendu l’écriture de fiction plus difficile ? Ou, au contraire, t’a-t-elle libérée parce que tu savais exactement ce que tu voulais faire — ou ce qu’il ne fallait surtout pas faire ?
Cela fait plus d’une douzaine d’années que j’exerce en effet cette profession et plonge dans les romans des autres. C’est à la fois stimulant quand on a le désir d’écrire – même si c’est très subjectif, on sait ce qui fonctionne ou pas, quels écueils éviter, ce qui favorise l’appétit pour un texte – mais aussi un peu inhibant. On se demande “pourquoi écrire alors que je viens de terminer la lecture d’un livre génial ?”. Puis on finit par se l’autoriser, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Je n’ai pas percé le secret des bons livres : je crois qu’il n’existe pas. Le point commun entre tous les livres que j’aime, c’est la générosité. Quelqu’un qui écrit pour se faire plaisir en laissant le lecteur de côté me rebute. Quelqu’un qui écrit pour me raconter une bonne histoire, mais sans négliger l’écriture, me séduit.
Venons-en à ton roman. Ton personnage principal, Reine, est une femme qui évolue entre les années 1930 et 1950, dans un contexte historique éloigné du tien. Est-elle née d’une image, d’une figure réelle, d’une intuition ?
Reine est très librement inspirée de ma grand-mère Suzette, du moins pour ce qui concerne sa trajectoire géographique (elle a quitté la France pour le Maroc juste après la guerre) et quelques éléments biographiques, notamment son arrière-plan social, la façon dont elle a traversé la Seconde Guerre mondiale, et quelques anecdotes. Elle nous racontait énormément de choses, les versions changeaient au fil du temps, elle avait un tempérament combatif, solaire, tempétueux. Elle avait un mystère que je n’ai pas percé. Il y avait de la colère, de la violence dans son histoire et dans son caractère, mais aussi beaucoup d’amour et de force, comme chez la plupart des gens de cette génération – quand ils n’étaient pas devenus fous, méchants ou incroyablement tristes. J’ai écrit pour apprivoiser ce mystère : comment la traversée de crises telles qu’une guerre, un déracinement, des deuils, modèlent le tempérament d’une génération entière ? D’une femme en particulier ? À ce stade, je ne parle plus de ma grand-mère : Reine est devenue un personnage de fiction, entourée d’êtres de fiction. Mais elle m’a permis de décrypter, au moins un peu, une époque et ses traumatismes qui m’ont beaucoup hantée.
Pourquoi avoir choisi le Maroc colonial comme décor ? Ton histoire familiale a-t-elle influencé ce choix ou s’agissait-il plutôt de créer une distance, une forme de “frontière physique” entre le passé et le présent de Reine ?
Ma famille a quitté le Maroc très tôt, mais ce pays a toujours fait partie de la légende familiale. D’une certaine façon, j’y ai beaucoup voyagé en écoutant les histoires, en voyant des meubles, des bijoux, de la vaisselle rapportés de là-bas. Enfant, tout cela frappait mon imaginaire. C’était assez naturel de transporter ce Maroc fantasmagorique dans une fiction. J’en avais envie, mon esprit en était gorgé. Mais j’ai beaucoup travaillé le réel, vérifié et revérifié les informations, les dates, les lieux, les circonstances, pour ne pas trahir la grande Histoire. L’exil de Reine est un élément fondamental du récit. Elle n’aurait pas eu cette vie sans ce départ pour le Maroc. Cette histoire n’existait pas sans ce déplacement à la fois physique et émotionnel.
Le roman s’ouvre sur une scène presque finale, où Reine se tient sur le rocher des condamnés, face à la mer qui monte. Pourquoi avoir choisi de dévoiler d’emblée cet instant de bascule ?
Tous les éléments de sa vie l’ont amenée à ce moment crucial, où elle se tient précisément entre la vie et la mort. Ce moment-là peut être un commencement ou une fin, selon les choix qu’elle va poser dans les prochaines heures. Je dévoile l’instant de bascule, mais pas la direction que va prendre la vie de Reine. À partir de ce moment précis, je déroule son passé. Comment en est-elle arrivée là ? C’est aussi ce qu’elle fait, sur ce rocher où elle se souvient. Elle cherche dans ses souvenirs à comprendre pourquoi elle en est arrivée là. Elle qui a survécu à beaucoup de choses se demande comment survivre à une nouvelle catastrophique : la mort de l’homme qu’elle aime, qu’elle croyait vivant et qu’elle attendait. Sans lui, ses perspectives disparaissent. Or, elle a déjà vécu des pertes, des changements brutaux de perspectives, et elle s’en est remise. Je crois qu’elle cherche, en revivant ces fameux arrachements qui forment le cours de sa vie, à comprendre d’où lui est venue sa force à chaque fois qu’elle a tout perdu, et si elle va, cette fois encore, parvenir à activer son mécanisme de survie. Il faut qu’elle comprenne comment elle a fait pour tenir jusque là si elle veut tenir encore. Et si elle ne comprend pas, si elle ne perce pas son propre secret, elle se laissera mourir.
« Les courants d’arrachement », d’Élise Lépine : ne pas se noyer dans les tumultes de la vie
Les allers-retours temporels sont particulièrement maîtrisés. Comment as-tu travaillé cette architecture ?
Merci ! Je n’avais pas de plan et je ne savais pas moi-même comment l’histoire allait se terminer. J’écris de manière assez chaotique, sans discipline. J’écris longtemps, jusqu’à épuisement, à chaque fois que j’ai un certain nombre d’heures devant moi, c’est-à-dire assez rarement. C’est ce qui a façonné le plan : en regardant le livre, je me souviens du jour où j’ai écrit la scène de la mort de la mère, du jour où j’ai écrit la scène de la perte de sa famille d’adoption, du jour où j’ai raconté sa rencontre avec son amant, etc. etc. À chaque fois que Reine revient sur son rocher, dans le présent, c’est un moment où je rallumais mon ordinateur pour me remettre à l’écriture et plonger dans un nouveau souvenir. Je m’échauffais en racontant comment Reine se sentait dans le présent, sur le rocher, puis je plongeais dans la rédaction d’un souvenir. Le plan s’est fait de cette façon. C’est aussi pour ça que les dialogues sont en italique. On m’a souvent posé la question : la vérité, c’est que j’écris dans l’urgence et que je ne voulais pas perdre de temps à mettre un tiret, encore moins ouvrir de guillemets. Je pensais tout mettre en ordre dans une version finale, mais je me suis rendu compte que j’aimais bien que les dialogues apparaissent ainsi, pressés par le temps et prisonniers du texte. Ça colle à la mémoire de Reine, à l’apnée dans laquelle elle se trouve sur ce rocher.
Reine est sans cesse ballottée par l’Histoire — la guerre, la déportation de sa famille d’adoption, le Maroc colonial, le mariage forcé. C’est aussi une héroïne à la fois très déterminée et profondément vulnérable. Comment as-tu façonné cette tension au cœur du personnage ?
C’est une question difficile. Je me suis beaucoup interrogée sur le flot de catastrophes qui s’abattent sur Reine. N’est-ce pas un peu trop pour une seule femme ? Hélas, je pense que beaucoup d’êtres vivent des vies traversées par des catastrophes à la fois intimes et collectives. Les bombes ne tombent pas toujours sur des gens pour qui tout allait bien, contrairement à ce qu’on s’imagine souvent, par commodité. Elles tombent aussi sur des êtres qui ont le cœur brisé, qui sont amoureux de quelqu’un qui leur manque, qui ont perdu un être cher, qui sont malades, qui ont subi des violences familiales. Chaque grande tragédie s’abat sur les petits ou grands drames, les minuscules ou gros problèmes que vivent les gens, qui forment l’équilibre précaire de leurs existences, même heureuses. À partir de là, j’ai voulu rendre à Reine son humanité. J’adore les histoires de survie, les dystopies, les films catastrophes. Sa vie ressemble un peu à ça, et la vie peut parfois ressembler à ça quand l’Histoire et le destin se mélangent. Il y a néanmoins de l’amour, de l’amitié, de la sororité, du confort, de l’espoir dans son existence. Tout cela marque un tempérament. Reine a été très aimée par sa mère biologique, par sa sœur, par sa mère adoptive. Je crois que l’amour que l’on reçoit dans l’enfance nous donne une espèce de colonne vertébrale. Reine a les reins solides car elle a reçu cet amour très tôt. Mais elle est passée à la moulinette de l’existence. Son existence repose sur cette tension entre la force qu’elle a reçue et l’énergie qu’elle a perdue dans les batailles qu’elle a menées ensuite. Au moment où le texte commence, ses forces ne sont plus assez grandes pour lui permettre de se battre, l’équilibre est rompu.
Les figures féminines secondaires — Zélie, Madame Rouge, Latifa — apparaissent comme de véritables bouées de sauvetage pour Reine. La solidarité entre femmes occupe une place essentielle dans le roman : était-ce un élément central dès la conception de l’histoire ?
Pas vraiment. Il y a aussi dans le livre des personnages féminins assez, voire très négatifs – Reine peut apparaître comme l’un d’entre eux. Madame Rouge et Latifa ont leurs zones d’ombre. La seule grande innocente du texte, c’est Zélie, qui va mourir dans l’enfance. La sororité est quelque chose qui se construit, qui se cultive, ce n’est pas un lien évident. Je ne voulais pas écrire un livre dans lequel les femmes sont des créatures forcément positives et leur solidarité totalement spontanée. La tante de Reine, Estelle, est une femme toxique et jalouse que les lecteurs et lectrices de mon livre ont tendance à détester. Pourtant, je comprends son état d’esprit et certains aspects de son histoire et de sa personnalité me touchent. Latifa, la domestique, aime et soutient Reine, et réciproquement, ce qui ne va pas les empêcher, parfois, de se trahir ou de se blesser l’une et l’autre. Madame Rouge a pris Reine et Zélie sous son aile, mais elle les a embarquées dans une tragédie qui les dépasse tous et face à laquelle elle est totalement impuissante. Ce qui est à l’œuvre dans mon roman, c’est plutôt la façon dont la vie qui passe modèle un caractère, la façon dont le hasard des destins transforme le bien en mal et le mal en bien. L’ambiguïté, qui fatalement nous rattrape, la difficulté parfois de faire preuve de discernement et de lucidité. On peut avoir des valeurs et se comporter lamentablement, comme la mère de Jean qui aime terriblement son fils mais, par conformisme, par peur, par volonté de contrôle, va le laisser tomber. Il y a mille nuances dans un être humain. Certaines femmes, heureusement, s’allient face à un monde qui leur est hostile. Mais le font-elles parce qu’elles sont fondamentalement bonnes, ou le font-elles parce que la stratégie est fructueuse ? Ont-elles vraiment le loisir de penser à tout ça ? En 1930, 40, 50, le féminisme était balbutiant, mes héroïnes ne possèdent pas les armes théoriques que j’ai aujourd’hui, qui me poussent à choisir la sororité et refuser autant que possible de céder à la rivalité féminine. Elles la pratiquent parce qu’elles le peuvent et parce que ça les aide à avancer. Je ne sais pas ce qu’il y a derrière, pas forcément de la noblesse. Des êtres humains dans toutes leurs nuances. Des femmes que leurs instincts poussent les unes vers les autres parce que c’est ce qu’il y a de plus intelligent à faire, et que les femmes sont intelligentes.
As-tu déjà un nouveau roman en chantier ? Peut-on en évoquer le contexte ? Aura-t-il, lui aussi, une dimension historique ?
Oui, justement, j’ai attaqué la rédaction de la suite des Courants d’arrachement. J’ai trop envie de savoir ce que les personnages de cette histoire vont devenir – la fin est assez ouverte pour beaucoup d’entre eux. Je veux continuer à découvrir, cette fois dans le Paris de 1968, comment la marche du monde et ce qui s’est passé en 1955 va influencer leurs destins. Il sera de nouveau question d’amours clandestines, de grossesse non-désirée et de religion.
Quels sont tes goûts en matière de lecture — les livres que tu lis pour ton plaisir, en dehors de ton activité de critique ? Y a-t-il des auteurs ou des influences que tu pourrais citer ?
Je lis beaucoup pour le travail et cela me nourrit énormément, mais je n’ai hélas pas trop le temps de lire pour mon plaisir, du moins pas autant que je le voudrais. Je lis de la poésie – en ce moment, Wisława Szymborska, que m’a offert mon éditrice : j’adore l’œil à la fois lucide, amusé et profondément intelligent qu’elle pose sur l’existence. Je viens d’acheter une biographie d’Anaïs Nin, que j’aime énormément – l’une des nouvelles de son recueil érotique, Vénus Erotica, a partiellement inspiré le roman sur lequel je travaille en ce moment. J’ai dévoré récemment en vacances tout ce qu’a écrit Blake Crouch, qui fait de la SF fabuleuse. J’ai relu aussi Sexe, mort et pêche à la mouche de John Gierach, l’écrivain-pêcheur américain, parce que j’aime ses pérégrinations mordantes et philosophiques au bord des rivières. Je relis des morceaux de livres qui n’ont rien à voir les uns avec les autres mais que j’ai aimés : Hurlevent, Au Bonheur des dames, Dracula, Daimler s’en va de Frédéric Berthet (un chef-d’œuvre)… Les influences que je vois dans Les Courants d’arrachement sont Autant en emporte le vent, pour l’ambiguïté de son héroïne et le plaisir de lire une saga historique et familiale (cette sensation inoubliable qui a enchanté mon adolescence), La Bicyclette bleue de Régine Deforges qui en est une réécriture sensuelle et transposée dans la Seconde Guerre mondiale, Pêcheurs d’Islande de Pierre Loti pour le grand amour, le grand chagrin et l’océan sans pitié. Voilà pour les références précises, pour le reste, ce sont sans doute toutes les sagas ou les grands romans que j’ai lues quand j’étais très jeune, piochées au hasard à la bibliothèque : les Christian Signol, les Robert Merle, les Henri Troyat, les Jane Austen, les Daphné du Maurier, les Elizabeth Goudge, évidemment Alexandre Dumas ou Victor Hugo. C’est un mélange improbable et de qualité très diverse, mais ce sont des lectures qui m’ont donné le goût du romanesque – il en manque plein, j’ai vécu une enfance et une adolescence de lectures boulimiques et, par la force des choses, je continue à lire énormément.
Propos recueillis par Benoit RICHARD – aout 2026
