À force de vouloir rendre les grands classiques accessibles à tous, le cinéma français semble avoir oublié ce qui faisait leur grandeur. Avec cette nouvelle adaptation des Misérables, Fred Cavayé transforme les Misérables en un divertissement se voulant spectaculaire, mais désespérément creux, dont toute la puissance politique et émotionnelle a disparu.

Patrimoine, quand tu nous tiens : les années 2020 resteront, dans le cinéma français, celles du grand retour aux fondamentaux, dans une tentative de renouer avec la grandeur passée d’un cinéma désormais à bout de souffle et d’inspiration. Les valeurs sûres rassurent, et rien de tel que de convoquer tout le gratin des stars bankables du moment pour illustrer les auteurs immortels de la langue de Molière.
Cette énième version des Misérables est celle de l’absence de risque : pas d’angle de lecture spécifique, pas d’écart singulier avec le matériau d’origine. Un condensé, en somme, qui pourra donner au spectateur la satisfaction d’avoir révisé à peu de frais son grand classique. Il s’agit de le caresser dans le sens du poil, en ponctuant le récit, toutes les dix minutes, d’une bagarre ou une poursuite filmée caméra à l’épaule, en simplifiant le récit dans une succession de scènes révélant tout ce à quoi la mémoire collective a réduit les personnages devenus des archétypes. Lorsqu’on tente de condenser 1300 pages en 3 heures tout en voulant garder tous les arcs, l’effet est immédiat : la narration s’engage dans une course folle qui empêche les personnages de prendre le temps de se caractériser.
L’ensemble est donc d’une fadeur sans nom, avec un étalonnage courageux comme un centriste – sempiternel mélange de peaux dorées et décors bleutés – et une mise en scène aussi fonctionnelle que l’électrocardiogramme d’un comateux en attente d’être débranché.
On aurait aimé penser que les défauts de cette nouvelle mouture sont dus à des choix malheureux, attestant au moins d’une certaine subjectivité. Il n’en est rien : toute cette médiocrité n’a qu’un but, parler au plus grand nombre, dans un langage d’une inefficacité consternante, que ce soit dans les grandes phrases récitées par des comédiens qu’on croirait dans un spectacle de 4e, ou dans une gênante tentative de réactualisation à destination de la jeunesse, lorsque Fantine nous lâche « Ch’uis pas très bal » ou la Thénardier « Qu’est-ce t’as ? ».
Quant aux interprétations, elles servent avant tout l’ego des comédiens, qui tentent à chaque apparition de travailler leur charisme. On connaît l’idolâtrie de Lindon pour les films de mandales, et il a attendu d’avoir 67 ans pour pouvoir s’offrir son rôle de bourrin, où il brise des mâchoires à mains nues tout en regardant la caméra pour assener un « La loi, c’est moi » qui ferait pâlir Judge Dredd. Rahim pourrait s’être inspiré de l’incarnation de Zuckerberg par Jeremy Strong dans le récent The Social Reckoning, consistant donc à porter une minerve invisible sans jamais sourire, tout en refusant de regarder les miroirs où môman qui m’a abandonné peut réapparaître à tout moment. Les Thénardier virent du côté de Scrooge ou du Grinch, Fantine nous fait un numéro du Joker en prostituée surmaquillée mais sous-dentée, Cosette et Éponine ont un seul objectif, se taper le bellâtre Marius qui n’oublie jamais de sourire, et Gavroche semble s’être échappé du dernier Ducobu.
Décors aseptisés, CGI ignoble pour les plans d’ensemble, incapacité à traiter la foule, récit morcelé sans aucun liant : le cinéaste accouche d’une œuvre stérile qui se limite, dans le propos, à citer Hugo à l’écran. Soit, en termes d’efficacité émotionnelle, l’équivalent d’un post Insta où ton collègue de la compta recopie la phrase de Nietzsche sur « blablabla te rend plus fort ». Cavayé est tout bonnement incapable de traiter le pluriel du titre qu’il adapte, dans un film qui ne traite ni la foule, ni le système, ni le politique, ni le social, ni l’historique.
Un film misérable, en somme.
NB : il existe une superbe adaptation des Misérables : elle date de 1934, dure 4h50, et n’a jamais été égalée depuis.
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Sergent Pepper
