Valse avec Bachir

Deux avis pareillement dithyrambiques valent mieux qu’un pour ce qui est d’ores et déjà  un des très grands films de 2008 :

aff film_8.jpgEst-ce un cri d’amour ? Une réflexion imagée de la mémoire et du subconscient? La transgression du matériau artistique et thématique? La polarisation d’éléments contradictoires sur l’imaginaire? Un film de guerre? Un dessin animé? Un documentaire? Un drame familial sans famille? Un drame personnel sans personne? Une thérapie? Il y a de tout cela dans cette oeuvre unique, pillée par des fragments de vie lumineux, enlacée dans un principe de graduation dont elle ne sortira jamais. C’est un constat, au final, puis un sanglot. Tout du long, il y a comme une plainte, une vieille chanson chuchotée au loin dans la neige, où perce le bruit infect des balles. Il y a la larme et le sublime. Le défini (vérité de la quête, parcours personnel) et l’indéfini (technique d’animation qui renforce le malaise des séquences oniriques).

Si Valse avec Bachir pèche par une gestuelle saccadée (autant dans l’animation que dans la morale!), qu’il n’y a en apparence que peu d’intérêt à  suivre la vie d’un homme qui décide de la dévoiler de manière très voyante au monde entier, le concept du film reste tout de même de savoir mêler une histoire à  deux échelles différentes ; la première manière consisterait à  raconter pour oublier, la deuxième à  raconter pour se souvenir. L’étrange symbiose, voire contradiction pour le coup, qui implique deux reconnaissances éloignées en ce qu’elles offrent, permet tout de même au film une chose essentielle : marier son histoire personnelle à  la grande, touiller l’intime à  l’universel est forcément une marque de réussite en ce qu’elle rassemble deux forces opposées pour ne parler plus que d’une seule chose.

Que dire sinon? Parler du titre? En quoi est-ce une valse? Dire que c’est à  la fois un titre, une scène, une technique de montage, un symbole? Dire qu’il y a, entre les trous et les essoufflements du récit, cette continuité rythmique, lancinante, alternant de manière obsessionnelle l’onirisme à  la dure vision de la réalité? Qu’il y a donc dans cette alternance le poids d’une valse? Qu’il y a dans le tutoiement de couleurs chaudes avec Bach, Schubert et le rock des années 80, un esprit révolutionnaire, encore jamais vu?

Valse avec Bachir est en premier lieu une audace, en deuxième situation une mémoire, en troisième une épopée, au sens large du terme donc. C’est un pont traversé de lumières, une passerelle vers une nouvelle complexité cinématographique : l’animation renforce l’invitation au rêve, mais aurait tendance à  diminuer l’impact et le réalisme des images? Totalement faux. Le réalisme de l’image ne dit l’importance d’une action que s’il se construit derrière un vrai discours, une opposition, une proposition. Ici, il s’agit juste de plonger, sans palme ni masque ni tuba, dans la tête d’un homme détruit ; Valse avec Bachir est une étape de reconstitution à  laquelle l’on devrait participer. C’est un pont qui se construit car il amène aussi vers une alchimie de cinéma nouvelle, désactivant tous les codes pré-établis pour chaque genre (le documentaire, le film d’animation). Les dialogues échangés avec d’anciennes connaissances, comme pour reformer le passé et mieux vivre le présent, sont des ponts de mots qui traversent le silence et le vide.

Ari Folman, en plus d’être un documentariste d’exception (logiquement, puisque son sujet est lui-même), est un filmeur incomparable, un metteur en scène de l’absolu. Absolu dans la necessité du savoir, absolu dans la puissance provoquée, absolu dans la coloration châtoyante des décors, absolu dans son voyage, dans son envie d’aller jusqu’au bout, quitte à  souffrir, à  rouvrir des plaies qui ne peuvent plus être soignées, quitte à  enfin se remémorer indignement le cri des victimes ; c’est la fin du film. Et c’est là  qu’enfin, nous parviennent les images d’archives. Les cris des autres ont aussi droit à  la vérité.

Jean-Baptiste Doulcet

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A quoi reconnaît-on un grand film ? Probablement à  ce qu’il opère une parfaite symbiose entre le fond et la forme en les mixant de telle manière que nous ne pourrions plus concevoir un autre format. En cela, Valse avec Bachir dépasse largement cet objectif car, non seulement il établit une passerelle constante entre son propos et la manière de l’exposer, mais surtout il invente à  lui seul son propre format. Un documentaire d’animation pour mettre en images et en paroles la quête de souvenirs du soldat Ari Folman, 20 ans en 1982, envoyé en pleine guerre du Liban qui voit le blocus de Beyrouth par l’armée israélienne et la perpétration par les phalangistes chrétiens du massacre de Sabra et Chatila.

Pour Ari Folman à  qui la mémoire joue des tours en effaçant certaines parties de sa vie de militaire, Valse avec Bachir fait donc office de thérapie, de psychanalyse. En retrouvant des anciens soldats et un journaliste, il tente de reconstituer des souvenirs de cette expérience traumatisante que son subconscient s’est chargé d’oblitérer en conservant des instants dont il n’est même pas certain qu’ils aient existé. Ainsi revient comme un leitmotiv dans l’esprit de Folman une scène où lui et deux camarades sortent nus de la mer pour entrer dans Beyrouth sous une pluie de fusées éclairantes. Cette scène pivot contient en elle toute la quintessence du film : dans ses tons sépulcraux ocre et noir, baignée par la musique de Max Richter, elle dégage une émotion intense qui saisit le spectateur sans raison apparente. Le dépouillement des techniques utilisées, que d’aucuns penseraient rudimentaires, semble au contraire conférer aux personnages un certain détachement, une douceur enveloppante. Comme justement l’animation proposée n’a rien de tape-à -l’oeil, même s’il faut encore insister sur la palette des nuances et l’habillage sonore, on a tout loisir de se concentrer sur les échanges entre Ari Folman et ses interlocuteurs ainsi que sur ses propres réflexions sur la guerre et sa condition d’homme en général.

Très rapidement, Valse avec Bachir atteint à  l’universel en poursuivant et élargissant son examen critique sur le travail de mémoire qui amène un quadragénaire à  se retourner sur un passé douloureux, à  l’affronter et à  l’accepter dans toute son horreur et pire son inutilité dans le cas de Sabra et Chatila. Le projet d’Ari Folman se double d’une autre psychanalyse, celle de la guerre. Dans l’espèce de trip psychédélique qu’est le départ pour le front à  coups de fêtes et de musique, Valse avec Bachir recycle à  sa façon des motifs qui firent en leur temps la puissance singulière de Apocalypse Now. La dimension cathartique du film de Folman avec son lot de digressions métaphysiques n’est pas non plus sans rappeler La Ligne Rouge, le film élégiaque de Terrence Malick.
Ne lestons pas cependant de lourdes et encombrantes références Valse avec Bachir, dont on glosera sans fin sur son absence cruelle et injustifiée au dernier palmarès cannois.
Hissons plutôt très haut ce film novateur et inclassable, à  la fulgurance impressionnante et à  l’émotion ravageuse. Un film salvateur et nécessaire pour son auteur qui réussit l’exploit de modeler une forme insolite aux méandres retors de sa mémoire en mêlant tour à  tour entretiens, réminiscences oniriques et fantasmes. Et en sachant avec la juste distance et au moment opportun nous rappeler la réalité atroce des faits. Un chef d’oeuvre, assurément.

Patrick Braganti

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Valse avec Bachir (Titre original : Waltz with Bashir)
Film isréalien de Ari Folman
Genre : Animation et documentaire
Durée : 1h27
Sortie : 25 Juin 2008
Avec Ari Folman, Ori Sivan, Ronny Dayag

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Site officiel

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3 thoughts on “Valse avec Bachir

  1. J’ai vu Valse avec Bachir hier soir.
    La vingtaine de spectateurs de la petite salle de ce cinéma à st michel ne s’est pas levée d’un coup dès que le film s’est achevé. Tous sont restés souffle coupé, ou bien suffoquants, comme empoignés, happés par ce film, par ces images de cloture. Comme si tous avaient besoin d’un instant pour revenir du choc du retour aux images filmées à la fin.
    Ce film d’animation est véritablement poignant, très intense. Mais il n’a pas pour vocation de montrer l’horreur de la guerre de manière écoeurante, insupportable. On est comme enveloppé, protégé par le format dessin animé, les couleurs, la lenteur des mouvements des personnages…et ramené brutalement à la réalité, comme Ari Folman, qui sort en quelque sorte de sa quête, son hallucination, par ces images filmées à la fin. Ainsi, le film garde de son intensité, sans pour autant nous avoir détruit le moral, mis dans la situation insoutenable de témoins visuels directs des horreurs de l’histoire. On sort donc de ce film véritablement enrichi, pris dans ses pensées, un peu flottant, mais non choqué, blessé, dégouté, comme on l’aurait été si le documentaire était entièrement filmé, ou reconstitué.

  2. J’ai vu Valse avec Bachir hier soir.
    La vingtaine de spectateurs de la petite salle de ce cinéma à st michel ne s’est pas levée d’un coup dès que le film s’est achevé. Tous sont restés souffle coupé, ou bien suffoquants, comme empoignés, happés par ce film, par ces images de cloture. Comme si tous avaient besoin d’un instant pour revenir du choc du retour aux images filmées à la fin.
    Ce film d’animation est véritablement poignant, très intense. Mais il n’a pas pour vocation de montrer l’horreur de la guerre de manière écoeurante, insupportable. On est comme enveloppé, protégé par le format dessin animé, les couleurs, la lenteur des mouvements des personnages…et ramené brutalement à la réalité, comme Ari Folman, qui sort en quelque sorte de sa quête, son hallucination, par ces images filmées à la fin. Ainsi, le film garde de son intensité, sans pour autant nous avoir détruit le moral, mis dans la situation insoutenable de témoins visuels directs des horreurs de l’histoire. On sort donc de ce film véritablement enrichi, pris dans ses pensées, un peu flottant, mais non choqué, blessé, dégouté, comme on l’aurait été si le documentaire était entièrement filmé, ou reconstitué.

  3. J’ai vu Valse avec Bachir hier soir.
    La vingtaine de spectateurs de la petite salle de ce cinéma à st michel ne s’est pas levée d’un coup dès que le film s’est achevé. Tous sont restés souffle coupé, ou bien suffoquants, comme empoignés, happés par ce film, par ces images de cloture. Comme si tous avaient besoin d’un instant pour revenir du choc du retour aux images filmées à la fin.
    Ce film d’animation est véritablement poignant, très intense. Mais il n’a pas pour vocation de montrer l’horreur de la guerre de manière écoeurante, insupportable. On est comme enveloppé, protégé par le format dessin animé, les couleurs, la lenteur des mouvements des personnages…et ramené brutalement à la réalité, comme Ari Folman, qui sort en quelque sorte de sa quête, son hallucination, par ces images filmées à la fin. Ainsi, le film garde de son intensité, sans pour autant nous avoir détruit le moral, mis dans la situation insoutenable de témoins visuels directs des horreurs de l’histoire. On sort donc de ce film véritablement enrichi, pris dans ses pensées, un peu flottant, mais non choqué, blessé, dégouté, comme on l’aurait été si le documentaire était entièrement filmé, ou reconstitué.

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