« Ruptures », de Bernard Minier : Le coup de la panne

Avec ce techno-thriller aux allures de blockbuster, Bernard Minier délaisse un temps les brumes pyrénéennes pour s’attaquer aux nouveaux démiurges de la Silicon Valley. Il signe une enquête policière doublée d’une réflexion sur les dérives de l’intelligence artificielle.

bernard-minier-2026
© Photo Bruno Lévy

Avec ce titre de « Dark Romance » pour émoustiller de l’adolescente en quête de mauvais garçon et cette couverture qui ressemble à une affiche de film d’action de série B tiré d’un vieux Tom Clancy, je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé de rayon et d’auteur. Bernard Minet pour minettes ? Non, lui, c’était un des Musclés. C’est bien le dernier polar de Bernard Minier, le peintre des scènes de crime en polaire dans la brume pyrénéenne, l’éleveur de tueurs en série du Sud-Ouest élevés en plein air et depuis peu, le guide peu touristique de certains asesinos ibericos spécialisés dans le tapas humain.

RupturesL’histoire démarre durant la grande panne électrique survenue en Espagne en avril 2025 qui paralysa presque tout le pays toute une journée. Pas le meilleur moment pour prendre un ascenseur ou passer sur le billard. Panne de courant mais pas d’inspiration puisqu’une jeune femme qui avait quitté son travail en urgence pour venir en aide à son père placé sous respirateur artificiel, est assassinée sur la route.

L’auteur charge Lucia, son enquêtrice espagnole qui prend le relais de Martin Servaz pendant ses RTT, de se mettre en chasse. La victime était enceinte, de géniteur inconnu et travaillait dans la galaxie Starco, dont le patron n’est autre qu’un clone de fiction d’Elon Musk. Milton Gai, inventeur milliardaire et mégalomane du futur, fondateur de StarCo, spécialisé dans l’IA, la robotique et l’écrasement de son prochain. L’auteur ne fait pas mystère de la ressemblance puisqu’il prévient ses lecteurs qu’ils reconnaitront sans peine l’un des modèles qui se cache derrière le personnage. Il faut dire qu’il a une bonne bouille de méchant de James Bond, le Elon. Il a déjà le sourire sardonique et des gamins baptisés comme des codes wi-fi. Il ne lui manque peut-être qu’une cachette dans un volcan ou une base sous-marine.

Lucia va voyager et découvrir que la victime n’était pas la première employée féminine de l’empire de Milton Gay à trépasser pendant une grossesse. Ni uno, ni dos, tres (un pasito p’alante) la policière, peu impressionnée par le pédigrée du célèbre milliardaire qui postillonnait à l’oreille d’un certain président, va l’interroger dans son jet privé, puis se faire inviter au cœur de son centre de recherche le plus secret. Oui, c’est un peu gros. C’est comme si Pinot simple flic se lançait dans une perquisition de la Maison Blanche.

Milton pas si Gai est entouré de quelques collaborateurs de confiance aussi complexes que tordus, tous soumis à ce patron qui s’est lancé dans une petite OPA de l’humanité en flattant ses bas instincts. La grande question du roman est de savoir si l’individu le plus puissant de la planète est impliqué dans ces meurtres ou la victime d’un complot visant à nuire à ses projets les plus fous ?

Entre le délire actuel des hommes puissants de diffuser leur patrimoine génétique, persuadés qu’ils détiennent le gène du génie, la semence à Nobel, la petite graine HPI, les programmes terrifiants de robots soldats ou l’open-bar aux données personnelles, l’intrigue, très bien documentée, fait écho à l’actualité et n’est pas un ersatz maladroit de la série Mission Impossible.

Alors que j’ai souvent reproché à Bernard Minier des digressions sociétales un peu discount, lieux communs compensés par des enquêtes jubilatoires très bien rythmées, des scènes de crimes marquantes et des personnages récurrents qui savent scotcher le lecteur, j’ai trouvé que cette histoire aussi distrayante qu’un 007 questionnait de façon très pertinente le vertige technologique actuel.
Comme tout bon auteur de polar, l’auteur sait jouer de nos peurs et dans un scénario un peu pop-corn, il parvient injecter une petite dose d’humanité au milieu des pixels grâce à son personnage fragilisée et terre à terre, et en rappelant que derrière la machine, il y a toujours la main de l’homme.

Olivier de Bouty

Ruptures
Roman policier de Bernard Minier
Editeur : XO éditions
540 pages – 22,90 €
date de parution : 26 mars 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.