Leonera

affiche.jpgC’est l’heure (l’ère?) des prisons, de la misère humaine, du cinéma social, de la mixité entre fiction et documentaire, abolissant de plus en plus les barrières d’un art à  double face. Leonera est donc l’un des dignes représentants de cette évolution de cinéma, ces images d’aujourd’hui, puissantes quand elles disent l’état du monde dans l’effacement du réel ou quand elles le dépeignent au contraire violemment, de face, sans intervention artistique ‘personnelle’ , pour simplifier. Leonera , drame argentin éprouvant et pourtant très doux, parle d’une histoire dérangeante, angoissante, désastreuse ; celle d’une prison pour femmes enceintes où les coupables accouchent et élèvent leurs enfants, alors privés d’une liberté de champ vitale, étouffés sous la chaleur accablante des cellules exiguës, malgré le déplacement accordé à  l’intérieur de la prison. L’enfant, ici, fait écho à  la rédemption possible d’une femme accusée, et dont la vie minuscule et innocente serait tout de même la raison de survivre et de se battre.

En Argentine, ces prisons spécifiques existent réellement. Le parti pris documentaire du film, c’est-à -dire caméra instantanée, travail minimaliste sur les lumières, rendent Leonera très vivace, alors qu’en contrepartie, le travail sur les angles et certains mouvements de caméra (magnifiques travellings, tournage en plans-séquences) nous plongent d’emblée dans une ambiance purement cinématographique. Et c’est dans l’alchimie de ces deux objectifs que le film opère par petites touches, décryptant le désir de renaître d’une héroîne au bord de l’abandon, et dont on ne sait toujours pas l’implication (véridique?) dans le meurtre de son mari, et le fonctionnement d’une maternité absurde, d’une éducation derrière les barreaux.

Si le symbole de l’univers carcéral en tant que mère emprisonnant elle-même son enfant dans une envie de trop en faire agit en premier lieu, on se focalise rapidement dans la profondeur du récit, amené, développé simplement, sans trop de virtuosité inutile au sujet. Pablo Trapero se contente de lier les fragments de cette histoire inspirée de part et d’autres des récits de réelles prisonnières ; en deux parties, et dans une tension étonnamment decrescendo (du meurtre à  l’éducation, à  l’apaisement et à  la liberté volée), Leonera se fait d’une grande objectivité à  propos des incohérences du système de jugement argentin. Cette histoire aberrante permet à  Trapero de signer un film de prison tendu et poétique à  la fois, jamais larmoyant puisqu’il filme en toute invisibilité son histoire, de beaux moments de cinéma comme ces ventres au bord de l’explosion caressés dans de magnifiques travellings, mais aussi une ode à  la femme et à  la liberté, que défend hargneusement son interprète, Martina Gusman, dont la vitalité et la fureur déchirent le coeur. Se débarrassant du poids des témoignages ennemis et de cette nuisance carcérale pour l’enfant qui essaye de vivre avec elle, Julia part, fugue sans laisser trace, pour recommencer une vie dans un autre rôle, celui d’une mère qui aura mûrie de cette bataille contre l’injustice faite aux innocents.

Le plus réussi reste en tout cas la description de l’intégration en prison, des amours homosexuel(le)s comme substitut sentimental, ou l’imprévisibilité des détenus lors des séquences de parloirs (d’où n’émanent volontairement aucune émotion, pour que jamais le film ne tombe dans le piège du mélodrame tire-larmes). Leonera (qui n’est pas le nom du personnage mais signifie ‘Mère-Lion’ !) est plus à  voir pour la précision de son travail documentaire, sa radiographie concise d’un pays en pleine déroute, plutôt que pour les larmes qu’il nous empêche à  chaque moment de verser. La sobriété radicale de ce film étrange, joyeux alors qu’il aurait pu être éprouvant ou insoutenable, astucieusement enjoué pour éviter tous les pièges du pathos au final moralisateur, est à  mettre au crédit des nombreux talents de ce (grand) réalisateur snobé à  Cannes pour d’autres films dont l’intérêt nous échappe encore. Il contourne la compassion primaire pour une empathie purement cinématographique, en évitant de filmer la dureté d’une vie comme une fatalité irrésolue. Le cinéaste use d’une musique enfantine, des sons de jouets, de poussettes qui roulent et de touches de couleur roses ou jaunes comme autant de pigmentations sur un tableau. Il évite à  son film tout manichéisme en mélangeant le regard et l’engagement de son héroîne à  un décor directement relié à  l’enfance tant la présence des bébés se sent dans chaque plan ; la prison finit par ressembler à  une crèche grisâtre, et le réalisateur a l’intelligence de ne jamais utiliser l’enfance comme un vecteur des graves situations politiques de son pays.
Leonera n’est jamais gâché par une intervention naîve dans laquelle le film se prolongerait à  travers le regard que porte l’enfant sur le décor qui l’entoure ; il est simplement construit de manière à  ce que la responsabilité maternelle et l’innocence enfantine forment un ensemble, une situation double dans laquelle la mère et le bébé ne font plus qu’un. Car dans un sens, ici, c’est l’enfant comme la mère qui donne la vie, l’espoir de continuer un combat et d’aller jusqu’au bout pour une raison forte, pour crier l’injustice et faire vivre ceux qui méritent. La gaîté paradoxale et presque paradisiaque du point de vue rend la fable tendre et pourtant très amère à  l’intérieur, acharnée dans son envie universelle de libérer l’être humain de tout isolement, de tout enfermement. Pour tout dire, l’optimisme un brin acide des dernières images de Leonera dérangent plus que le reste du temps où les séquences se déroulent en prison, comme si au fond cet enfermement et la résignation qui s’en suit avaient eu un intérêt dans sa manière de fonder des liens humains entre détenues et de rendre plus forte encore la rébellion de ces ventres gonflés de vie, de ces corps qui transmettent et qui, finalement, et dans tous les sens du terme, accouchent d’une nouvelle vie. Celle, un peu plus grande et sans barreaux, d’une maman qui va se battre, qui sait peut-être dans la même misère, mais avec hargne, pour élever l’enfant aimé, profitant du monde à  sa juste valeur, sans barrières.

Entre la prison et la perspective d’un paysage qui s’étend dans le plan final, que la caméra renvoie directement au futur et à  l’indécision d’une suite par un simple et lent mouvement de travelling arrière, Leonera aura suivi une progression dans l’élargissement du décor, jusqu’à  ce qu’enfin plus rien ne retienne la caméra d’aller en avant ou en arrière, jusqu’à  ce qu’elle-même soit libérée de l’exigence d’un lieu limité à  des mètres carrés, du béton et le métal de barreaux indestructibles. L’évasion est humaine, mais aussi technique. Enfin, on s’évade à  coeur ouvert dans ce beau plan final qui vient clore avec luminosité ce grand film politique et humain. Un film qui n’aurait pas voler une éventuelle Palme d’Or…

Jean-Baptiste Doulcet

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Leonera
Film argentin de Pablo Trapero
Genre : Drame
Durée : 1h53
Sortie : 3 Décembre 2008
Avec Martina Gusman, Elli Medeiros, Rodrigo Santoro

La bande-annonce :

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One thought on “Leonera

  1. J’ai vu ce film hier soir et ses images m’ont traversé l’esprit toute la journée…
    Enfin une bonne critique ! Je la cherchais ce soir sur internet car je ne voulais pas rester sur ces écrits qui pourraient presque découragé ceux qui n’ont pas vu Leonera !
    Foncez le voir…

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