Les contrées des âmes errantes : dans le chaudron des Balkans avec Jasna Samic

Réfugié à Paris, Aliocha cherche désespérément à savoir quel rôle son père, allemand de naissance, a pu jouer dans les déportations nazies. Sa femme qui raconte l’histoire, élargit son propos aux avatars rencontrés par la famille dans tous les conflits balkaniques du XX° siècle aux risque de provoquer l’ire de ceux qui tiennent actuellement le pouvoir en Bosnie.

Jasna samic
Credit  : Almin Zrno – wikimedia

« Tous les soirs, Aliocha rentre de son travail chargé de canettes de bière et de quelques bouteilles de vin bon marché. Il s’enferme dans la cuisine et relit ses documents classés dans un dossier : journaux intimes, souvenirs de sa Babouchka Liza, de son Omama Grette, de sa mère Ira, ainsi que leurs correspondances, certificats de naissance, de décès… » Il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre de 1939/1945, quel a été son rôle, s’il a commis des exactions. Tous les papiers familiaux ont été détruits, il ne trouve aucun indice et se noie dans l’alcool. Il ne reste que les journaux intimes et quelques correspondances de sa mère Irina, et des grands-mères Liza et Grette, des documents bien insuffisants pour lui fournir les réponses qu’il attend.

Les contrées des âmes errantesL’arbre généalogique d’Aliocha est une véritable métaphore de la mosaïque des peuples qui constitue la population de l’Europe centrale, principalement des Balkans, depuis que les plaques tectoniques religieuses et culturelles se sont percutées dans cette région : la plaque germanique chrétienne, la plaque slave orthodoxe et la plaque ottomane musulmane. Ces différentes populations cohabitent plus ou moins bien, plutôt bien quand règne la paix, mais cette cohabitation prend vite des allures conflictuelles particulièrement barbares quand les conflits s’enveniment. Ces peuplades ne semblent pas connaître la modération, la violence est leur meilleur argument. L’histoire de l’Europe de l’est est jalonnée de massacres tous plus odieux les uns que les autres, les recenser est impossible et ça serait trop traumatisant. Aliocha est donc le petit-fils de Liza, une Russe née à Kazan ayant épousé un soldat bosnien combattant dans les troupes autrichiennes, et de Grette et Joseph nés à Vienne. Il est le fils d’Ira, la fille de Liza et Rudolff, le fils de Grette. Son arbre généalogique comporte des gènes finlandais, russes, autrichiens, bosniens, juifs, allemands et peut-être d’autres encore tant les populations se mélangent facilement dans cette région.

C’est Lena, son épouse, qui raconte cette histoire en recopiant d’abord tous les documents familiaux qui ont échappé à la destruction, elle voudrait aider Aliocha pour ne pas qu’il sombre définitivement mais aussi pour savoir ce que fut et fit Rudolf son beau-père. C’est une Bosnienne native de Sarajevo, la ville qu’elle adule, brillante universitaire spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales, elle voyage beaucoup, obtient un passeport français, dispense des cours dans de nombreuses universités en Bosnie, en France, en Amérique, au Canada, en Turquie, etc… Ce n’est pas seulement une brillante intellectuelle, c’est d’abord une femme de conviction, d’action et de combat, qui n’accepte pas la dictature. Elle se bat pour la liberté sur tous les plans : la liberté des peuples asservis et martyrisés, la liberté des femmes contraintes par la religion, la liberté des cœurs, elle épouse ses amants et les abandonne quand leur histoire commune est épuisée, et la liberté des mœurs, elle couche avec ceux qu’elle aime. C’est elle qui choisit !

Toute sa vie elle a lutté avec fougue, à visage découvert, dédaignant le danger, négligeant les conseils de prudence, contre le totalitarisme, contre les héritiers du nazisme qui se manifestent périodiquement, contre les communistes qui ont asservi son peuple comme ils avaient déjà martyrisé les Russes de Kazan au temps de la grand-mère Liza, contre les nationalistes serbes qui voulaient éradiquer les habitants de sa ville, contre les mafias bosniaques déguisées en factions religieuses extrémistes pour installer leur pouvoir absolu en asservissant les femmes. Sa générosité dans le combat, son dédain du danger, sa liberté de pensée, de parole et d’écriture l’ont désignée comme une ennemie de premier plan par ceux qui veulent régner en maître sur les ruines de la Bosnie. Elle vit aujourd’hui sous la menace d’une demande de fatwa qui pourrait bien lui être infligée un jour. Mais le plus cruel n’est pas cette angoisse mortelle qui pèse en permanence au-dessus de sa tête mais bien l’ostracisme dont elle souffre partout où elle vit même à Paris ou New-York. On ne soutient pas les faibles, ils n’ont rien à donner…

Jasna c’est Lena, c’est son histoire qu’elle raconte, c’est l’histoire de sa ville, de son pays, des Balkans, de l’Europe centrale. Une nouvelle page d’histoire qui viendra s’ajouter à celle qu’Ivo Andric a déjà écrite il y a bien longtemps et à celles que d’autres auteurs, pas tous Bosniens, ont déjà écrites eux aussi : Danilo Kis, Mirko Kovac, Vidosav Scepanovic, Miroslav Popovic, Dubraska Ugresic, Bora Cosic, Velibor Colic, la petite Zlata Filipovic, Zeljiko Vukovic, Sassa Stanisic, Miljenko Jergovic, Aleksandar Hemon, le témoignage atroce de Slavenska Drakulic… et d’autres encore. Je n’ai pas fait le tri, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé. J’espère seulement qu’un jour pas trop lointain chacun pourra vivre à Sarajevo selon ses convictions dans le respect de celles des autres. Chacun de ces auteurs m’a apporté un peu de sa lumière pour éclairer ma compréhension du maelström balkanique, pour que j’analyse au mieux tous les ingrédients qui font bouillir si fort le chaudron des Balkans si souvent en ébullition.

Si l’on en croit Jasna, « Sarajevo est désormais un mélange d’infortunés, de mythomanes, d’hypocrites, de narcisses, de mafieux… », alors rêvons avec elle qu’elle redevienne : « Sajarevo, ville de jardins et de cimetières, de joie et de tristesse », « lieu où douceur et grossièreté se fondent depuis la nuit des temps. Immergés dans leur plaisir lent, le merak, ses habitants planent au long des siècles entre le rêve et le réel ».

Denis Billamboz

Les contrées des âmes errante
Roman de Jasna Samic
Editions Mode Est-Ouest
436 pages – 25€
Date de parution : 31 mars 2019

Poster un Commentaire

avatar

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  Souscrire  
Me notifier des