« Les Inaptes », de Camille Rebetez et Pitch Comment, ou le nouveau monde inadapté

On n’osait même pas espérer une suite à la fabuleuse saga suisse Les Indociles. C’est pourtant chose faite avec ce premier tome d’une série qui devrait en contenir trois en tout. Un titre on ne peut plus adapté, justement, à l’époque qui est la nôtre.

Les Inaptes de Camille Rebetez, Pitch Comment et Amélie Duprez
© 2026 Rebetez / Comment / Duprez / Antipodes

Son titre parlera sans aucun doute à cellzéceux qui considèrent l’inaptitude à ce monde comme une condition de survie impérieuse. En effet, aujourd’hui, être inapte, c’est préserver sa santé mentale. Quant à se faire traiter d’inapte, la chose doit être prise comme un compliment.

Les Inaptes de Camille Rebetez, Pitch Comment et Amélie DuprezPour mémoire, on avait laissé nos chers Indociles enlisés dans leurs désillusions au tournant du 21e siècle. Ce premier tome ravive la flamme en mettant en scène la nouvelle génération : les enfants de Lulu, de Chiara, de Joe… Qui à leur tour doivent faire face à ce monde brutal dont la puissance frappe s’est considérablement accrue. Nul ne pourra nier que la donne a effectivement changé, et l’on mesurera le décalage à l’aune de cette réplique acerbe de l’une des inaptes (c’est à dire la jeune génération) à l’encontre des indociles (la vieille génération) : « C’est vraiment une génération inutile ».

Si l’on retrouve le charme des dessins, le ton se fait plus grave, et les couleurs, du coup, plus ternes, mais néanmoins très réussies. On imagine que l’intention d’Amélie Duprez était d’assombrir l’affaire. L’humour y est quasiment absent, à moins qu’il ne se soit fait plus cynique. Clairement, on a changé de monde pour basculer dans celui que nous connaissons aujourd’hui. Or, nous savons qu’il n’est guère réjouissant. A l’aube de ce troisième millénaire, le capitalisme est devenu extrêmement agressif, à l’image des vautours prêts à fondre sur l’entreprise horlogère de Joe pour se projeter sur le marché américain. Tout un symbole !

Conséquence logique, les situations sont aussi plus tragiques d’emblée. Si les Indociles apportait aussi son lot de tragédies, celles-ci étaient plus étalées dans le temps, et globalement enveloppées d’une certaine insouciance. On pense notamment au personnage de Mickaël, le fils de Joe, dont l’avenir s’annonce vraiment très incertain à la fin de ce premier tome. Même l’horripilant Alexandre Placy-Von Rothenburg, jeune cadre dynamique et parvenu, fraichement diplômé, est tout à fait susceptible de tourner comme le personnage de Nelson Hidalgo dans la série Treme. J’ai aimé cette tension palpable, cette incertitude incroyable qui plane sur ce volume. De manière générale, on ne sait pas comment les inaptes vont aborder les choses, car s’ils ont hérité de la fibre rebelle de leurs ainés, ils paraissent tout aussi démunis, et leurs moyens tout aussi dérisoires, à l’image de l’âne Ueli Maurer, ainsi baptisé en référence à l’ancien président de l’UDC.

Les Inaptes de Camille Rebetez, Pitch Comment et Amélie Duprez
© 2026 Rebetez / Comment / Duprez / Antipodes

On retrouve avec nostalgie les anciens : Lulu Chèvre, plus largué et barbu que jamais, que certains nouveaux perçoivent désormais comme « un vieux con« , même si Bianca pressent « qu’on pourra compter sur lui en temps voulu« , laissant ainsi augurer d’un dénouement turbulent ; Joseph Robert-Charrue (le fameux Joe), qui semble prêt à écrire une nouvelle page de sa vie alors qu’il vient de se délester de l’héritage familial pesant que représentait son entreprise ; Siddhartha, le fils de Lulu, devenu à son tour papa, lucide et par conséquent peut-être un peu amer et fataliste, flottant entre deux eaux…

Et puis on découvre aussi les petits-enfants, ceux qui composent la génération numérique, les fameux digital natives, bercés par la technologie d’où viendra peut-être la révolte (ou pas)… Que leur arrivera-t-il ? Seront-ils en capacité de surmonter les affres du monde moderne ou se heurteront-ils eux aussi au mur de leurs propres désillusions ? Affaire à suivre…

Les dialogues conservent leur force, et les situations demeurent admirablement mises en scène. A tous points de vue, cette suite tient très largement le cap et apporte ce que l’on était en droit d’attendre. Pitch Comment et Camille Rebetez n’ont pas oublié de glisser dans ces pages ce supplément d’âme qui gonflait Les Indociles d’une universelle humanité. A ce sujet, pour Camille Rebetez, l’idée était « d’inscrire un exotisme jurassien dans une universalité« . C’est exactement ça ! Et si ça s’trouve, demain, avec un petit coup de pouce du destin, tout le monde voudra être jurassien…

Arnaud Proudhon

Les Inaptes, tome 1/3 : Bianca et la rage des excès
Scénario : Camille Rebetez
Dessin : Pitch Comment
Couleurs : Amélie Dupré
Editeur : Antipodes
88 pages – 24 €
Parution : 16 avril 2026

Les Inaptes, tome 1/3 : Bianca et la rage des excès — Extrait :

Les Inaptes de Camille Rebetez, Pitch Comment et Amélie Duprez
© 2026 Rebetez / Comment / Duprez / Antipodes

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