« Cotton Queen » de Suzannah Mirghani : choisir son avenir, défaire les mythes

Avec Cotton Queen, Suzannah Mirghani signe un premier film aussi beau qu’ambitieux, où émancipation féminine, mémoire coloniale et intérêts économiques contemporains finissent par se rejoindre.

Cotton Queen
© Frida Marzouk – Strange Bird 2025

Reconnaissons-le, au risque de perdre une partie de notre crédibilité cinéphilique, nous ne nous souvenons plus du dernier film soudanais que nous avons vu : c’est certainement honteux, car il semble que ce pays, peu présent sur la scène internationale, et d’où nous viennent régulièrement des échos d’une guerre brutale (mais ne le sont-elles pas toutes ?) mériterait qu’on s’intéresse à lui. Cotton Queen, tourné dans le sud de l’Egypte du fait du conflit au Soudan, porté par une rumeur très favorable, serait, qui plus est, le premier film soudanais réalisé par une femme, soit une autre bonne raison de s’y intéresser en un mois d’août traditionnellement pauvre.

Cotton Queen afficheL’histoire que nous raconte Suzannah Mirghani est celle, a priori des plus classiques, de la prise de conscience de ses propres désirs par Narfisa, une adolescente, et de son « entrée en résistance » par rapport aux décisions prises pour elle par la société soudanaise et par sa propre famille. Ses derniers mots, à la toute fin de Cotton Queen, sont d’ailleurs « Je décide de mon avenir » : une affirmation qui nous semble évidente, à nous qui avons la chance d’échapper plus facilement aux diktats sociétaux, religieux, traditionnels… mais pas forcément économiques (on y reviendra…), mais qui ne peut s’énoncer qu’après avoir effectué un long trajet personnel, tant émotionnel que raisonné. C’est ce trajet que nous raconte Mirghani, qui a entre les mains deux atouts maîtres : d’abord son propre talent de mise en scène, assez étonnant quand on réalise qu’il s’agit là d’un premier film, et ensuite le choix d’une jeune actrice charismatique, Mihad Murtada, conciliant remarquablement grâce naturelle et détermination presque sauvage.

Grâce à une réalisation attentive aux faits, gestes et attitudes des personnages, le film enchante d’abord dans sa peinture d’une société attachée aux traditions de la culture du coton, ce qui nous vaut une succession de scènes à la beauté frappante. Ce qui permet une immersion tout en douceur dans une histoire qui va s’avérer plus complexe que ce à quoi on peut s’attendre : le scénario de Mirghani s’attaque évidemment aux traditions locales, oppressant les femmes de manière systématique (l’interdiction de monter sur un bateau, alors qu’il s’agit une société vivant au bord du Nil et grâce à lui, l’excision, le mariage forcé dès le plus jeune âge), mais révèle peu à peu un propos beaucoup plus universel, plus ambitieux. Entre les mensonges qui ont embelli et travesti le passé – les récits de décolonisation qui ont créé des mythes auxquels personne n’ose désormais toucher, comme celui de la « Reine du coton » – et les duperies du présent – le coton transgénique de Monsanto que les intérêts financiers de certains promeuvent -, Narfisa comprendra que ses choix dépassent la simple question de son accession à la vie adulte et à l’indépendance.

Légèrement teinté de surnaturel, ne reculant pas devant le fantastique, Cotton Queen transcende ainsi la réflexion sur les sociétés africaines traditionnelles, comme le récit de « coming of age » dont le cinéma a fait son pain béni. Il serait dommage de ne pas donner sa chance au beau film de Suzannah Mirghani alors qu’on a si peu l’occasion de découvrir des « images nouvelles » du monde en cette période léthargique : celles de Cotton Queen ne le sont pas seulement du fait de leur origine géographique peu commune, mais parce qu’elles témoignent d’une manière originale de regarder une société, ses mythes et ses contradictions.

Eric Debarnot

Cotton Queen
Film soudanais (co-production Egypte, Qatar, Arabie Saoudite, Allemagne, France) de Suzannah Mirghani
Avec : Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Farid…
Genre : drame
Durée : 1 h 34
Date de sortie en salle : 5 août 2026

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