PJ Harvey est l’objet d’une monographie rare et précieuse, publiée par Magic R.P.M. Et ça tombe bien, car elle vient de sortir un nouveau single, paru au creux de l’été et en pleine vague de canicule…

En attendant le onzième album studio de PJ Harvey, une lecture estivale s’impose pour éclairer son parcours. Oui, même à la plage (votre serviteur s’y est essayé, cela fonctionne étonnamment bien). Cette lecture, c’est celle du volume qui lui est consacré par Magic R.P.M. (Revue Pop Moderne), sous la direction de Cédric Rouquette, dans le cadre de la collection lancée à l’occasion des 30 ans du média, passé de mensuel à webzine et revue trimestrielle, suite à sa reprise par Luc Broussy. PJ Harvey – Discographie commentée, documents et archives est le cinquième volume d’une série pensée par et pour les lecteurs « canal historique » de Magic, soit les enfants des années 90. Les volumes de la collection Magic 30 déjà parus ont eu pour sujets 4AD, Creation Records, le post-rock et The Divine Comedy, et les suivants porteront sur Pixies, Surfjan Stevens, Nick Cave, Pulp et le post-punk. Soit une galerie très représentative des courants, artistes et labels défendus par Magic au long des années. Chaque volume présente un chemin de fer immuable : une remise en perspective chronologique de la trajectoire, une analyse album par album, ainsi que des raretés, enfin des archives (généralement des interviews publiées par Magic). Le tout en une petite centaine de pages dans une mise en forme au graphisme épuré et agréable, laissant respirer les textes, et ne dédaignant les visuels essentiels (pochettes…).
Dans le cas de PJ Harvey, l’exercice est particulièrement éclairant alors que les biographies à son sujet ne sont pas légion, voire même quasi inexistantes, ce qui est étonnant pour une artiste majeure, installée et consacrée dans le paysage rock depuis 30 ans. Mais aussi, une fois passée les coups d’éclats et les prises de parole promotionnelles de ses premières années, une artiste de plus en plus secrète, et invisible, volontiers mystérieuse sur sa vie privée. A cet égard, l’analyse des textes proposée ici émet plus d’hypothèses qu’elle ne pose de certitudes quant à l’origine autobiographique de telle chanson ou de telle ligne. Les liaisons amoureuses (ou leur absence) de PJ sont sans surprise un des moteurs d’une œuvre, avec un passage obligé par Nick Cave, et le souvenir inévitable d’une liaison courte, nouée lors du tournage du clip d’Henry Lee, chantée à deux voix pour l’album des Murder Ballads du chanteur australien. Les auteurs ne s’appesantissent pas trop, car ce qui de cette idylle est éclairant l’est pour bien plus pour l’œuvre de Cave (qui a consacré un album entier à leur rupture, The Boatman’s Call) que pour la secrète PJ.
Surtout, de manière développée au travers de l’analyse des albums, les auteurs achèvent de nous convaincre que l’artiste a été pionnière sur les thématiques des violences, notamment sexuelles, faites aux femmes, du masculinisme, du consentement… tout en ayant traité également de nombre de thématiques obscures et ouvrant sur les abîmes de l’âme humaine, du deuil aux violences psychiques. On y (re)découvre aussi qu’une chanson-clé (When Under Ether, sur White Chalk) parle de l’avortement, décrit comme un « intense passage d’un monde à l’autre », possiblement de manière autobiographique. Ce qui transpire par toutes les pores de Dry ou de Rid of Me à ses débuts se retrouve aussi dans Is The Desire ?, avec une violence sourde qui irrigue chaque texte de cet album majeur.
Les pages qui lui sont consacrées sont passionnantes, tout comme celles du virage que fut White Chalk, publié en 2007, pour lequel PJ se mit au piano, dont l’usage inattendu, couplé à un changement d’ambiance générale autant que de révolution vocale, fut à l’origine de cet ovni, à 180 degrés de ce qui précédait, et sans doute aussi à 180 degrés de ce qui suivrait. On n’est pas obligés de suivre Cédric Rouquette dans son intuition que White Chalk serait le chef d’œuvre absolu de PJ, et la pierre angulaire (à la craie de ses falaise du Dorset), là où les anthologies du rock ont retenu, à raison selon nous, To Bring You My Love (sorti en 1995), aussi finement analysé dans ce volume. Et l’on n’est pas obligés non plus d’acheter la théorie selon laquelle The Hope Six Demolition Project serait un album raté, et pour la raison que tout y serait trop limpide et transparent pour une fois, compte tenu de la charge autobiographique évidente (PJ racontant 30 ans de voyages au contact des malheurs du monde dans différentes contrées appauvries et victimes des guerres et des malheurs des hommes). En tout, dans un cas comme dans l’autre, les démonstrations sont riches et porteuses de réflexions, pour tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de la magicienne britannique.
Autre volet, mineur mais très intéressant, de l’ouvrage, l’analyse des versions démos de ses albums studios publiées ses dernières années, dans une session « d’ouverture des portes » inattendue de la part de l’artiste. Les auteurs soulignent bien souvent la grande proximité entre les versions démos et les versions finales, tout étant « déjà là », dès l’origine. Une précision fulgurante, qui n’exclut pas quelques contre-exemples sous forme d’exceptions confirmant la règle, que l’analyse permet d’éclairer. Spoiler, c’est Let England Shake qui constitue l’écart le plus frappant, des démos à écouter donc en priorité pour les fans.
Au bout de cette lecture stimulante, se dégage le sentiment simple que PJ n’est jamais là où on l’attend. Certes, le renouvellement esthétique est un mouvement classique chez les artistes, et notamment les plus grands, capables même parfois de revoir tout de fond en comble. PJ, elle, a tout revu, et souvent, et pas juste pour White Chalk, ne laissant jamais s’installer ses auditeurs dans une éventuelle zone de confort. Son onzième, et dernier album, en date, I inside the Old Year Dying, au titre par ailleurs particulièrement peu limpide et difficile à traduire, avec des minuscules là où on ne les attend pas, en est l’ultime preuve. Tissé dans les brouillards du Dorset médiéval, chanté dans un dialecte local oublié, l’œuvre ménage de très belles chansons, ne caressant jamais l’auditeur dans le sens du poil. Même : à sa façon, PJ y trousse de jolis « singles », si tant est que le terme ait encore un sens avec elle, et à ce point dans sa carrière. De cet univers élégiaque et un peu glaçant, d’une froide poésie, à la « space odyssey » que semble esquisser le nouveau single Voyager, il n’y a aucun lien direct, évident.
A la lecture de PJ Harvey – Discographie commentée, il n’y aurait finalement qu’une nouvelle rupture abrupte, un nouveau virage serré dans la carrière de la star, jamais très loin de sa terre natale comme des étoiles. Comme toujours depuis bientôt trente-cinq cans, nous attendons la suite avec un mélange d’impatience et de confiance. L’histoire a prouvé que la pythie du Dorset savait très bien voyager.
PS : Surprise : au creux de l’été, PJ Harvey est de retour ! Avec un nouveau titre, Voyager, publié fin juin, augurant d’un nouvel album, évidemment là où on ne l’attend pas. Quatre minutes enregistrées aux studios du château de Miraval dans le Var, avec la pluie de cordes d’un orchestre symphonique, une tonne d’arrangements néanmoins subtils, une tension sourde, une montée lancinante, puis plus puissante dans une dernière minute intense, la chanson s’arrêtant subitement, nous laissant en rase campagne alors qu’elle semblait commencer vraiment. Magnifique et frustrant, qui donne en tout cas sacrément envie d’entendre la suite : n’est-ce pas là, au fond, la définition d’un bon single ? Parce qu’on y est un peu contraints par la pythie du Dorset, on pourra toujours invoquer les mânes de David Bowie et du Major Tom, décollant vers les astres : l’évocation est vaine, mais permet de mesurer la hauteur des références à laquelle il faut comparer celle qui est devenue, en un peu plus de trente ans, bien plus qu’une rock star. Une icône, rare et précieuse, dont chaque réapparition artistique, en forme de virage plus ou moins acéré, est un événement en soi.
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Jérôme Barbarossa
PJ Harvey – Discographie commentée, documents et archives – Collection « Magic 30 » de Magic R.P.M. (5ème volume publié sur 10).
Commandable en ligne, ainsi que les autres volumes déjà publiés (4AD, Creation Records, le Post-rock, The Divine Comedy).
PJ Harvey – Voyager (single)
Label : Partisan Records
Date de parution : 24 juin 2026
