Entre rage contenue et quête d’identité, Sarai Walker signe un roman féministe mordant qui dynamite, avec une liberté de ton réjouissante, les injonctions à la minceur structurant encore profondément notre société, et interroge frontalement les violences qu’elles engendrent.

« La vraie moi, la femme que je suis supposée être, n’est plus très loin. Je l’ai ferrée comme un poisson et je vais la sortir de l’eau. Cette fois-ci, elle ne m’échappera pas. »
Dépressive sous anti-dépresseur depuis des années, Prune, 29 ans, 136 kilos, a programmé une opération de chirurgie bariatrique pour « libérer » la femme plus mince et désirable, Alicia, qu’elle imagine prisonnière de son corps obèse. En attendant, elle achète en secret par correspondance les vêtements qu’Alicia portera. Pour gagner sa vie, elle travaille dans l’ombre d’une célèbre rédactrice en chef d’un magazine pour adolescentes et répond au courrier de jeunes filles en détresse qui demandent conseils.
Au premier abord, avec son côté journal intime à la première personne, le récit semble raconter le quotidien banal et triste d’une jeune femme qui veut désespérément maigrir. Sarai Walker décrit avec une intimité psychologique saisissante le parcours de Prune : enchaînement de régimes qui ont tous échoué et enrichi des entreprises à la Weigh Watchers, honte intériorisée de ce corps que la société refuse, micro-humiliations d’un quotidien souvent cruel, repli sur soi. C’est fort, très bien raconté, ça sonne juste.
Et puis Sarai Walker fait voler en éclat cette exploration « inoffensive » style Chick lit de la vie de Prune. Il y avait bien eu quelques indices que quelque chose se tramait en souterrain, à commencer par cette mystérieuse jeune femme en rangers et collants colorés qui suit Prune. L’intrigue prend des détours inattendus du chemin qu’on croyait suivre avec l’irruption de la violence.
Voilà que le récit bascule et se fait satire déjantée quand apparaissent dans le texte des encarts journalistiques narrant les actions spectaculaires d’un groupe féministe radical appelée Jennifer qui règle ses comptes avec tous les visages de la masculinité toxique : deux violeurs jetés du haut d’un pont d’autoroute, les corps broyés par les voitures ; frère d’une magnat de la presse scalpé pour forcer sa sœur à retirer dans ses journaux des images de femmes hypersexualisées etc.
La satire pourrait sembler très appuyée mais pas tant que cela quand on voit ce qu’il se passe pour la condition féminine. Cette bascule dans le pamphlet féministe vengeur offre des scènes jubilatoires à l’énergie punk très riot girl et à l’humour noir très réussi. Cependant, cette cassure avec le récit plus intime centré sur Prune n’est pas totalement harmonieuse et donne l’impression de lire deux romans cousus en un, comme s’il manquait du liant entre les deux.
Dans les remerciements, Sarai Walker explique que l’idée du roman lui est venu grâce à Fight Club (le roman de Chuck Palahniuk et le film de David Fincher). Si son roman n’atteint jamais la puissance dévastatrice des deux à cause de sa structure bancale, si on peut trouver au final un peu tiède le parcours d’acceptation de soi que suit Prune, on ressent la sincérité de la colère de l’autrice. Le grand mérite de ce roman est de placer l’obésité féminine comme enjeu majeur du féminisme.
Dietland est ainsi bien plus que le récit d’une femme en combat contre son corps, contre la stigmatisation des corps différents, contre les diktats à la minceur obsessionnelle, contre la culture du viol : un appel à ne pas se résigner et à s’émanciper en quête de l’amour de soi.
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Marie-Laure Kirzy
