Le soldat remémoré est un roman à la construction atypique qui rend la lecture hypnotique et exigeante. Sous de faux airs d’une histoire d’un amour retrouvé, Anjet Daanje traite du sujet de l’amnésie traumatique et de la mémoire pour raconter le long chemin de la reconstruction.

Le soldat remémoré est un roman qui ne se laisse pas apprivoiser facilement. Exigeant dans l’écriture avec de longues phrases et atypique dans sa construction, le lecteur doit s’arrimer au récit qui court sur plus de 700 pages pour apprécier sa dimension romanesque.
En 1922, dans les Flandres, Julienne retrouve enfin son mari déclaré disparu dans les tranchées cinq ans plus tôt. Louis est amnésique. Il quitte l’hospice pour réintégrer le domicile familial, sans plus aucun repère. Peu à peu, les souvenirs affluent. Mais comment distinguer les vrais souvenirs de ceux fabriqués par une mémoire défaillante ? Comment se reconstruire un véritable passé sur la base de faits racontés par une femme qui semble elle-même se perdre dans des souvenirs aléatoires ?
Anjet Daanje a construit un roman qui prend son temps. Elle scande des paragraphes au contenu qui peut parfois paraître répétitif, mais qui représente le long périple à suivre pour recouvrer la mémoire. Elle déroule ce récit au long cours en introduisant la plupart des paragraphes par « Et… ». Si cela peut surprendre et déranger au début, le lecteur apprivoise peu à peu cette litanie pour apprécier l’intrigue qui se tend progressivement.
« Et Julienne lui fait visiter la maison, tout en bas il y a la boutique et le studio photo et l’arrière-cour, et au premier étage, les pièces que Julienne sous-loue à Félice, et c’est là aussi que sont les W-C et le robinet d’eau, dit Julienne, et le deuxième étage est à eux, côté rue il y a la cuisine et côté jardin une pièce qu’elle appelle le salon, bien qu’elle ne mérite pas une appellation aussi distinguée, et au grenier il doit y avoir les chambres, mais elle n’en parle pas, et il se sent obligé de lui dire qu’il ne se souvient de rien, je le sais, dit-elle d’un ton rassurant, et quand il répète à la fin de la visite de la maison parce qu’il a peur qu’elle attende trop de lui, elle dit que cela reviendra tout naturellement quand il aura habité ici un certain temps, et il se sent oppressé à l’idée que, manifestement, elle espérera jour après jour qu’il se souvienne enfin de quelque chose. »
Dans Le soldat remémoré, Anjet Daanje fait entrer le lecteur dans la tête de Louis. Il pioche dans sa tête, creuse, extrait et trie les images qui hantent ses nuits et ses jours. La puissance de l’inconscient fait son œuvre. Ses rêves le ramènent peu à peu à la réalité et aux souvenirs qui n’appartiennent qu’à lui.
Le thème du soldat disparu a déjà fait l’objet de plusieurs œuvres romanesques. Beaucoup auront lu par exemple, avant de découvrir son adaptation cinématographique, Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot.
On pourrait qualifier Le soldat remémoré de Martin Guerre inversé : et si c’était la femme qui commettait une imposture ? Si du désir ardent de retrouver son mari, elle avait inventé une vie qui lui permet de retrouver un amour oublié ? Comment être certain de sa sincérité ?
La qualité romanesque du roman d’Anjet Daanje est indéniable. Le récit s’envole dans la dernière partie avec une fin émouvante, qui récompense le lecteur de sa persévérance.
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Caroline Martin
