Dans un documentaire captivant, Philippe Béziat nous transporte à la Philharmonie, aux côtés des cent vingt musiciens de la formation et de leur chef, pour nous faire écouter la musique autrement. Une belle réflexion sur ce que signifie « faire orchestre ».

Nous l’orchestre : ils sont cent vingt – violonistes, altistes, bassonistes, hautboïstes, percussionnistes … – mais ils forment un corps unique, l’Orchestre Philharmonique de Paris. Autant d’instruments, autant de personnalités, autant de parcours de vie pour ces artistes qui, plusieurs fois par semaine, unissent leur talent et leurs efforts pour se mettre au service de la musique, sous la direction de leur chef, parfois d’un chef invité. C’est au sein de ce microcosme qu’après nous avoir fait vibrer en 2020 avec ses images du making of des Indes galantes, Philippe Béziat nous fait pénétrer, à travers un documentaire captant au plus près le travail de ces instrumentistes qui ne se sont pas choisis mais que rassemble une même passion.
« L’orchestre est une société fondée sur l’autorité et le collectif » : c’est sur cette phrase programmatique, inscrite sur l’écran, que s’ouvre le film. L’autorité est celle du « chef » – le bien nommé – qui mène tout son petit monde à la baguette. À lui reviennent les choix auxquels les musiciens devront se plier mais à l’intérieur desquels, dans le meilleur des cas, ils garderont leur part de liberté. La figure du chef, on le sait, peut être admirée, crainte, contestée, haïe. Pas l’ombre d’un conflit, ici, entre l’orchestre et ceux que l’on voit en assurer la direction. Depuis Klaus Mäkelä, 29 ans, le charismatique chef titulaire dont les musiciens, impressionnés, disent qu’il n’est pas venu « faire de la figuration », jusqu’à Herbert Blomstedt, 97 ans, à la mémoire toujours vive et qui dirige du bout des doigts, jusqu’à la chef chinoise Elim Chan, à la gestique aussi ferme que gracieuse. C’est évidemment « le jeune prodige » Mäkelä, saisi dans des moments de quasi transe musicale, qui est mis à l’honneur ici, si bien qu’au début on pourrait craindre que le documentaire ne soit à sa gloire. Mais non, le propos de Philippe Béziat est largement tourné vers le collectif et ses voix multiples, avec la volonté de mettre en avant des pupitres mal connus, non pas de façon théorique mais à travers ceux qui les font vivre.
Donner toute sa place à la musique, tel semble être l’objectif de ce film dans lequel la parole est rare. Grâce à des moyens techniques de pointe – 90 micros posés au coeur de l’orchestre assurant un son Dolby 5.1 – le film nous place « au centre de la cocotte », nous faisant entendre la musique – Le Mandarin merveilleux de Bartok, la Huitième de Bruckner, L’OIseau de feu de Stravinski ou le Concerto en sol de Ravel – comme nous ne l’avons jamais entendue, de manière symphonique, en « changeant de point d’ouïe chaque fois qu’on change de point de vue ». S’est-on jamais demandé ce qu’un musicien percevait de ce que qu’il joue ou de ce que joue le reste de l’orchestre ? Ou comment ces instrumentistes parvenaient à faire ensemble, en étant attentifs à la fois à eux-mêmes, à leurs collègues de pupitre, à ceux des autres pupitres et aux indications du chef ? Laisser la musique résonner en nous : des paroles, il y en a peu dans le film, quelques échanges techniques ou amicaux entre les instrumentistes, quelques demandes ou remerciements du chef. Pour le reste, le parti pris de Philippe Béziat, la plupart du temps, a été de laisser parler la musique et de transformer les propos des musiciens en mots qui viennent s’incruster sur l’écran, à la manière d’un kaléidoscope.
Exaltant la force du collectif, Nous l’orchestre s’attache aussi à mettre en évidence des individualités. Et en premier lieu à rendre justice à des instruments peu connus et à sortir de l’anonymat un certain nombre de musiciens trop souvent perdus dans la masse, qu »il s’agisse du timbalier Camille Baslé, de la bassoniste Amreï Liebold, du jeune contrebassiste Lukas Carillo ou du vétéran, le corniste André Cazalet. On n’oubliera pas de sitôt le solo au cor anglais de Gildas Prado dans le concerto de Ravel non plus que l’émotion avec laquelle il en parle. Philippe Béziat nous montre que, comme toute société, l’orchestre est soumis à des tensions qu’il importe de dépasser pour donner à la musique ce qu’elle mérite. C’est un monde soumis à des hiérarchies – entre instruments et instrumentistes eux-mêmes – traversé de rivalités, de jalousies et de rancœurs de la part d’artistes qui, parfois, ne sont là qu’à défaut d’avoir pu faire une carrière de soliste. Un monde en proie aux incompatibilités d’un « mariage forcé ». Comment supporter un voisin qui joue trop fort ? Comment accepter que le premier pupitre soit, pense-t-on, moins bon que soi? Que d’autres musiciens bavardent dans votre dos ? Un orchestre, c’est le lieu d’un vivre-ensemble parfois difficile mais nécessaire. Et même, au-delà : sans doute faut-il être un peu plus que simples collègues pour vraiment bien jouer ensemble.
Nous l’orchestre est un documentaire passionnant qui aborde de façon saisissante à la fois l’écoute de la musique, l’ordinaire du travail d’un instrumentiste – répétitions, concerts – et les moments particuliers de la vie de l’ensemble, comme le départ d’un ancien ou l’arrivée d’un nouveau. Ce sont d’ailleurs les discussions autour du recrutement d’un deuxième violon qui m’ont semblé le mieux illustrer « l’esprit d’orchestre ». Le bon musicien d’orchestre, ce n’est pas forcément le meilleur musicien : c’est celui qui se sent à sa place et qui, tout en exprimant son individualité, se met au service de l’ensemble. Une leçon de vie en société.
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Anne Randon
