« Les trente glorieuses », de Thomas Cantaloube : magouilles en terre phocéenne

La vie d’un immeuble marseillais des années 50 s’apprête à voir sa quiétude voler en éclat, lorsque des enfants du coin font une découverte macabre. Tout est en place pour que les choses dérapent, car l’évènement ne va pas passer inaperçu. Thomas Cantaloube déroule son intrigue avec brio en articulant les questions autour de la politique urbaine de la ville et les méthodes douteuses des patrons et autres politiques marseillais. Un pur roman noir.

Thomas Cantaloube
Francesca Mantovani © Editions Gallimard

Nous sommes en 2022 à Marseille. Des enfants tombent sur l’entrée d’une cave en jouant dans leur quartier, non loin de là où ils habitent. Une cave sous un immeuble appelé Les trente glorieuses et qui regroupe des logements sociaux. Les enfants n’imaginent pas une seconde qu’ils s’apprêtent à faire une sinistre découverte au détour de leur partie de cache-cache.

les-trente-glorieusesUne découverte qui marque le début du nouveau roman de Thomas Cantaloube. Un auteur de roman noir, ancien journaliste, habitué à prendre à bras le corps des questions politiques pour les traiter par le prisme de la fiction avec une efficacité redoutable. Que ce soit la guerre d’Algérie dans son premier roman Requiem pour une république ou encore plus récemment lorsqu’il aborde la répression de mai 1967 en Guadeloupe, traitée dans l’excellent Mai 67. Des thèmes précis, traités avec beaucoup de justesse à chaque fois. Dans Les trente glorieuses on voit rapidement arriver le sujet avec cette intrigue qui se déroule à Marseille, et lorsqu’il est question du parc immobilier ou des personnes qui gravitent autour (architectes, habitants, travailleurs sociaux).

L’auteur s’intéresse cette fois-ci aux promoteurs, aux politiques véreux, aux profiteurs de tous bords que l’on ne repère pas toujours derrière de grands projets immobiliers et urbains, de réhabilitation ou non. La cité-immeuble Les trente glorieuses fait partie de ces projets-là et semble être un projet controversé pour d’obscures raisons à Marseille, malgré son ancienneté.

Suite à la découverte faite par les enfants dans la cave, on découvre les personnages que l’on va suivre tout au long du roman et qui vont former une belle équipe de bras cassés. À commencer par Kader un ancien architecte solitaire, traumatisé par la perte de ses proches. Il y a Inès, qui travaille pour la régie et qui s’occupe des logements sociaux à Marseille, ou encore Aline qui colmate à son niveau les errances de la municipalité dans son travail d’assistante sociale. Trois personnages qui vont se rapprocher à la faveur de cette enquête qui leur tombe un peu dessus par hasard. La police, mise dans la boucle, ne semble pas mettre les bouchées doubles pour résoudre l’affaire, ce qui inquiète d’autant plus le trio.

Thomas Cantaloube s’inscrit dans la lignée des romanciers qui construisent une intrigue béton et surtout documentée. On sent que l’auteur s’est intéressé à la question du logement à Marseille, aux politiques récents ou anciens qui ont mis le nez dans l’immobilier, ou encore au passé de la ville sur ces mêmes questions. Un passé que l’on découvre dans le roman lorsque, sur certains chapitres, on bascule en alternance dans les années 70 pour comprendre ce qu’il se joue en 2022.

Les personnages sont réussis et on a du mal à lâcher le roman une fois embarqué dans leurs galères. J’aurais peut-être aimé que la ville soit un peu plus incarnée dans le roman et ne soit pas seulement qu’un simple paysage. On sent que Marseille à ses spécificités et que l’environnement à toute son importance sur plusieurs passages – notamment lorsqu’il est question des logements de la rue d’Aubagne par exemple – mais pour autant, j’aurais voulu ressentir un peu plus l’atmosphère de la ville, qu’elle soit, elle aussi, un « personnage » à part entière comme on aime à le dire sur certains romans noirs (un peu comme dans le recueil collectif Marseille Noir chez Asphalte par exemple, coordonné par Cédric Fabre).

Pour autant ça n’empêche pas les dialogues de sonner juste et de rendre lisible, avec acuité, les magouilles et autres réjouissances que cachent les projets immobiliers marseillais. Thomas Cantaloube sait y faire pour embarquer son lecteur et j’y retrouve le même plaisir que pour ses romans noirs précédents, avec cette tension maintenue tout du long du livre.

L’auteur connait ses gammes et même si l’on a vu et revu ces situations où les petits personnages font face aux méthodes dangereuses et expéditives des truands bien plus puissants, cela reste très bien mené. Un très bon moment de lecture donc pour cet auteur à découvrir aussi bien pour les thèmes qui traversent ses bouquins que pour la façon de les traiter. Au passage je suis curieux de voir son excursion dans le domaine du roman d’espionnage chez Fleuve Noir, avec deux autres romans qui se déroulent dans l’univers du Bureau des légendes.

Sébastien PALEY

Les trente glorieuses
Un roman de Thomas Cantaloube
Éditeur : Gallimard / Coll. Série Noire
368 pages – 21€
Date de parution : 16 avril 2026

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