Dans Les Invisibles, R. J. Ellory déploie la traque longue et obsessionnelle d’un tueur en série insaisissable, sur fond d’Amérique des années 1970 à 1980. Si l’intrigue emprunte des codes bien connus du polar, c’est surtout dans le portrait de son héroïne, Rachel Hoffman, et dans la reconstitution d’une enquête à l’ère pré-numérique que le roman trouve sa véritable force.

1975, Syracuse, État de New York. Une institutrice de vingt-trois ans est retrouvée morte dans son lit, une feuille de papier soigneusement pliée dans la main droite avec écrit « Toi qui entres ici, abandonne tout espoir », extrait de La Divine comédie de Dante Alighieri. Elle a été endormie jusqu’à la mort par un mélange barbituriques et chloroforme, un meurtre planifié méticuleusement, exécuté avec soin, sans effraction ni lutte, sans agression sexuelle ni violence. C’est le premier homicide à affronter pour Rachel Hoffman, 22 ans, nouvelle recrue de la police locale. Elle est persuadée qu’il y aura d’autres victimes. Elle a raison, ce n’est que le début d’une longue série.
Avec raconter cette traque au long cours d’un tueur en série particulièrement retors, R.J.Ellory convoque tout un imaginaire largement balisé : meurtrier brillant qui orchestre ses crimes selon Dante, les sept péchés capitaux et le principe du contrapasso (la peine infligé reflétant un péché, jamais une torture arbitraire, chaque meurtre châtiant un péché) ; duel psychologique entre un flic et un tueur qui joue, manipule et sème les indices comme autant de jeux de piste morbides ; meurtres qui obsèdent l’enquêteur au point de le faire sombrer dans la folie et la paranoïa … Le lecteur familier du genre reconnaîtra sans peine du Silence des Agneaux à Dragon rouge (Thomas Harris), de Zodiac à Seven (David Fincher) ou encore Le Poète de Michael Connelly, pour ne citer que les plus évidents.
L’intrigue manque d’originalité et d’audace, même si l’avancée narrative fonctionne, notamment dans le maniement impeccables des ellipses temporelles, car Ellory est un excellent écrivain, on a envie de voir le tueur démasqué, mais l’histoire s’étire trop et finit par diluer quelque peu le suspense, avec parfois l’impression de lire un catalogue de meurtres et de fausses pistes.
L’intérêt de ce roman se déplace ailleurs, notamment dans son contexte temporel. De 1975 à 1989, l’enquête s’inscrit dans une époque sans Internet, ni téléphones portables, ni noutils numérique ni généralisation de l’usage de l’ADN. Et ça fait du bien de lire un polar écrit aujourd’hui qui ne ressemble pas à un épisode des Experts ou à une série Netflix qui tourne au Red Bull. C’est un travail policier où il faut parler, se déplacer, se fier à son intuition et à son sens de l’observation. Ellory en profite pour évoquer de façon fine les débuts du profilage criminel, l’agente de police Rachel devenant agente spéciale du FBI et qu’elle y est formé peu de temps après la création du département des sciences du comportement en 1972 avec les agents John E.Douglas et Robert Ressler étudiant des tueurs en série comme Ted Bundy et John Wayne Gracy.
« Un homme – ce tueur, ce psychopathe, ce cauchemar – avait drainé l’essence même de son être. Il avait réussi à s’introduire dans sa psyché et à la dépouiller de tout ce qu’elle possédait. C’était devenu une relation – du genre le plus toxique qui soit – mais sur laquelle elle ne pouvait pas faire une croix. Le danger était réel, car non seulement cette relation s’était imposée à elle contre sa volonté, mais elle représentait aussi ne menace directe et immédiate pour sa vie. A ce moment précis, Rachel fut traversée par un élan de terreur. »
La véritable colonne vertébrale du récit reste son héroïne avec laquelle on a une connexion immédiate. On la voit évoluer de ses 22 ans à sa quarantaine, on marche à ses côtés, on est dépité comme elle face à ces scènes de crime tellement propres qu’elle n’offre aucune piste, à attendre le prochain meurtre et espérer un faux pas du tueur, voire qu’il décide de laisser volontairement derrière lui un indice pour s’amuser d’elle.
« Rachel poursuivait les ténèbres. Telle était la vérité. Peut-être les poursuivait-elle depuis si longtemps qu’elle était devenue leur proie et qu’elle ne pouvait plus leur échapper. »
Même si son obsession ne contamine jamais totalement le lecteur, R.J.Ellory montre parfaitement comment Rachel franchit différemment palier dans sa psyché tant le tueur la hante. Elle change de paradigmes, se grille en plein vol, rebondit ou pas, épuisée à tirer tous les fils possibles, même les plus ténus dans sa quête de vérité et de justice, tout en se consumant de culpabilité à la pensée des erreurs commises ou des vies perdues car elle n’a pas su éviter ou prédire.
Au final, Les Invisibles est un polar solide mais sans prise de risque notable. Il donne en tout cas très envie de lire à nouveau d’autres romans de cet excellent écrivain anglais, comme Seul le silence, Vendetta, Papillon de nuit ou encore dont la puissance émotionnelle et la force narrative sont bien supérieures.
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Marie-Laure Kirzy
