« Trois jours pour la joie », d’Olivier Bruneau : sois heureux… ou l’abîme.

Avec Insomnia (Le Tripode, 2022), Olivier Bruneau a entamé son cycle Les Damnés du capitalisme qui interroge les dérives très contemporaines de nos sociétés. Cette fois, c’est notre quête effrénée du bonheur absolu qui est dans le viseur de l’auteur, décortiquée avec la même terrible acuité que dans le précédent opus.

Olivier Bruneau
© LeTripode

« Je ne sais pas vraiment ce que j’avais en tête. J’imagine que je voulais juste qu’il se passe quelque chose dans ma vie, quelque chose qui la fasse dévier de son cours. Ok, c’est vrai, en un sens, je voulais en finir. Mais pas avec la vie elle-même. Plutôt avec celle qui était la mienne à l’époque. Je voulais être brisée, me retrouver au sol en morceaux, pour trouver la force de me relever et de tout rebâtir. »

À quarante ans passés, Hélène a traversé sciemment au feu rouge, sans rien faire pour éviter le bus qu’elle a vu arriver. A sa sortie d’hôpital psychiatrique, elle a tout quitté, enfants, mari, travail. Elle qui semblait avoir tout pour être heureuse vit désormais chez ses parents et a vendu sa voiture pour faire le séminaire d’un néo-gourou : trois jours avec Jordan Stevens, star du développement personnel, aux côtés de centaines d’adeptes tous animés de l’ espoir quasi mystique de voir leur vie transfigurée.

trois jours pour la joieOlivier Bruneau n’a même pas besoin de forcer le trait satirique. Des gourous comme son Jordan, il y en a plein, à commencer par l’américain Tony Robbins, charismatique coach adulé. Ceux qui ont vu le stupéfiant documentaire « I am not your guru » (Joe Berlinger, 2016) reconnaîtront sa carrure, son show à l’américaine à la mise en scène orchestrée au millimètre, ses méthodes peu orthodoxes, ses phrases chocs (« arrête de te complaire dans la plainte comme un putain de loser », « la clé est en toi », « si vous voulez quelque chose de la vie, vous devez aller lui arracher ! ») ou encore ses fans fascinés..

C’est dans cet univers forcément irrationnel pour le non-initié que l’auteur embarque son héroïne. Dès son premier « je » pour se raconter, une proximité immédiate se crée avec elle. On aime son ton à la fois lucide et grinçant. Elle doute autant qu’elle veut croire en son Jordan, elle adule autant qu’elle se méfie. On la sent au bord du gouffre et en même temps, on devine un certain instinct de survie et discernement pas totalement abolis.

Format novella, le récit est court, dense et totalement maîtrisé. Il se transforme très vite en huis-clos haletant. A mesure que les heures passent, alors qu’elle ressent de plus en plus vivement le manque de Prozac et Xanax qui étaient censés la protéger des noirceurs de son âme, le vernis de chacun se craquelle. Tout peut arriver mais impossible de deviner quoi et comment.

«J’ai l’impression de faire tout ce qu’il faut, mais je n’y arrive tout simplement pas. Je sais bien, Jordan me dirait que c’est la quête elle-même qui est censée m’apporter des réponses. Mais est-ce qu’un jour cette foutue quête prend fin ? Quand saurai-je que j’ai enfin atteint la ligne d’arrivée, si elle existe ? Après ces trois jours, j’ai le sentiment d’être plus perdue que jamais sur la route. Est-ce que le problème vient de moi ? Suis-je juste inapte au bonheur ? »

Le lecteur est happé du début à la fin, d’autant que derrière le destin d’Hélène, il est questionné en permanence sur les dérives de nos sociétés pétrifiées par les injonctions de développement personnel. De son style sec et vif qui ose même un certain humour, Olivier Bruneau décrit avec une acuité mordante cette quête effrénée du bonheur absolu, qui loin de produire les effets escomptés vantés tout azimut, ne fait qu’engendrer qu’angoisses, solitude et frustration. Comme un miroir grossissant qui montre très lucidement comment le désir de transformation de soi a remplacé toute volonté de changement social en faisant culpabiliser ceux qui échouent. Et c’est d’autant plus réussi que l’auteur évite de se placer en surplomb dans le rôle d’un procureur moraliste.

A noter l’excellente photographie de couverture réalisée par Weronika Gȩsicka.

Marie-Laure Kirzy

Trois jours pour la joie
Novella d’Olivier Bruneau
Editeur : Le Tripode
128 pages – 17,50€
Date de parution : 2 avril 2026

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