Harry Hole est alcoolique, hanté, insupportable et génial. En dix romans, Jo Nesbø en a fait l’un des personnages les plus forts du thriller contemporain. Netflix l’a mis en série. Nesbø en a écrit le scénario. Tout pour réussir ? Pas tout à fait !

Le rêve et le cauchemar en même temps de tout lecteur passionné par un livre ou par une série de livres est de le(s) voir adapté(s) en film ou en série TV. Pour ceux qui, comme nous, considèrent les enquêtes de l’inspecteur Harry Hole comme ce qui s’est fait de mieux de ce côté-là de l’an 2000 en termes de thrillers, comment ne pas être ravis d’en découvrir une adaptation en série ? Même s’il s’agissait de l’adaptation de L’étoile du diable, le cinquième volume de la saga qui est sans doute l’un des moins bons, l’un des plus remplis de clichés, on se réjouissait avant tout que Nesbø, l’auteur des livres, soit lui-même aux commandes. En revanche, avec Netflix à la production, on redoutait l’habituel lot de concessions au dieu du binge-watching !

Qui plus est, mis à part la gestion de la pression forcément exercée par la production Netflix sur une série conçue pour devenir l’un des emblèmes de la plateforme (sans doute en rêvant de répliquer la reconnaissance critique et le succès populaire aux USA du Bosch de Prime), l’autre défi à relever par Harry Hole, était qu’à force de décliner à l’infini les codes du « Nordic noir » aussi bien en librairie que sur les écrans TV, le genre s’est peu à peu dilué dans ses propres tics. Etait-il possible de retrouver dans un polar scandinave une forme de pureté – celle de ses débuts au siècle dernier -, en plus de la légitimité conférée par le rôle de showrunner joué par l’auteur lui-même ? A la fin de ce qui n’est finalement « qu’une première saison », la réponse n’est pas encore évidente…
D’un côté, Harry Hole impose clairement son efficacité : la mise en scène est énergique, la photographie soignée (avec un abus de saturation des couleurs qui est plutôt contre-intuitive pour des décors norvégiens et une atmosphère plus noire que noire), mais surtout un sens du rythme qui épouse parfaitement les exigences du binge-watching. Oslo est filmée comme une ville gravement malade, d’une laideur baroque et d’une saleté effrayante, et devient un personnage à part entière. Harry Hole, comme dans les livres, est un homme brisé, alcoolique, hanté par ses démons. C’est un problème, car on est en plein dans l’archétype, comme dans les livres d’ailleurs : si cela autorise une accentuation pertinente de toute la complexité psychologique du personnage et des situations vécues, au-delà de l’enquête policière, Hole est moins une incarnation singulière de l’habituel détective brillant, seul capable de résoudre des énigmes qui échappent au reste du monde, qu’une synthèse de tous les enquêteurs tourmentés qui peuplent le polar depuis plusieurs décennies.
Evidemment, il y a la solidité de l’intrigue principale, proche de celle du livre dans ses grandes lignes (la traque d’un serial killer dans Oslo, alors qu’en parallèle la police enquête sur un trafic d’armes), et il y a le talent de Nesbø pour y ajouter de multiples ramifications, que ce soient des intrigues secondaires, des arcs psychologiques, voire des connotations sociopolitiques (ici, le danger de la montée du fascisme dans la société norvégienne). Le néophyte pourra être décontenancé par la complexité de tout cela, mais au moins, le lecteur s’y retrouve « chez lui ».
L’un des intérêts de Harry Hole est, comme dans les livres, sa radicalité très « punk rock » : si Bosch respire le jazz, musique favorite de Michael Connelly, c’est la culture punk (Nesbø a été musicien dans un groupe) qui irrigue la personnalité du héros, mais également toute l’imagerie déployée. Et quand il s’agit de faire un cadeau au fils de la femme qu’on aime, c’est un album des Ramones qui est le porteur idéal du message d’amour ! Cette radicalité « rock’n’roll » participe aussi de la force de la série. Il y a de la part de Nesbø une volonté manifeste de ne pas édulcorer son univers, et de plonger sans détour le téléspectateur dans une vision du monde profondément pessimiste. Corruption systémique, violence ordinaire, désenchantement moral : la série dresse un tableau très sombre de la société contemporaine, même dans le prétendu « paradis socio-démocrate » des pays scandinaves. Et c’est dans cette dimension, plus encore que dans son intrigue, que Harry Hole trouve sa véritable pertinence, d’ailleurs renforcée par un excellent casting : Tobias Santelmann, encore à peu près inconnu chez nous, incarne parfaitement le héros à la fois intraitable et insupportable, génial et pitoyable de Nesbø, tandis que Joel Kinnaman est Tom Waaler, « le prince », l’antagoniste charismatique et ambigu idéal, sorte de double à la fois plus brillant et plus tragique encore de Hole.
S’il y a néanmoins quelque chose de gênant dans Harry Hole, c’est que la série joue systématiquement de la surenchère dans à peu près tous les domaines : dans la noirceur de ses thèmes, dans la crudité de certaines scènes (en particulier lors de l’affrontement final !), dans une stylisation plutôt lourde de la violence. Au lieu de suggérer, Nesbø choisit de montrer, voire de surligner son propos. Est-ce là un syndrome Netflix, dont on sait que les décideurs s’interrogent en permanence sur la meilleure manière d’accrocher un public dont ils savent qu’il regarde ses séries d’un seul œil, tout en scrollant de l’autre sur son téléphone ? Ou bien, une marque du manque d’expérience de Nesbø, qui n’a pas encore trouvé la meilleure manière de transposer son univers particulier à l’écran ?
En attendant la seconde saison, qui vient d’être confirmée, une chose est sûre : Harry Hole ne laisse pas indifférent. C’est déjà, sur Netflix, une forme de punk attitude !
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Eric Debarnot
