Manset ne concède rien. Pas au marché, pas aux modes, pas à l’auditeur pressé. Je ne veux pas, troisième album en moins de dix ans d’un artiste qu’on croyait disparu, est à son image : entier, daté, indispensable.

J’écoute Manset depuis 1975, et le coup de massue / coup de cœur qu’a été la découverte du fameux Il voyage en solitaire. C’est assez longtemps pour s’être fâché, puis réconcilié avec lui plusieurs fois. Je lui en ai voulu régulièrement pour ces albums qui semblaient sortis d’un autre temps, pour ces textes qui frôlaient le malaise (sur A Bord du Blossom pour prendre un exemple récent), pour cette façon persistante, peut-être arrogante même, d’ignorer souverainement que le monde a changé. Et pourtant, à chaque sortie d’un nouveau disque, il y a quelque chose qui revient, qu’on ne trouve nulle part ailleurs en France, ni dans le Rock, ni dans la chanson : une sensation – finalement assez dérangeante – que la musique vient d’un endroit très profond, presque obscur, et qu’elle n’a pas à être construite ou façonnée pour plaire, même pas pour plus toucher le public. Manset et sa musique, c’est quelque chose qui est juste là, presque incompréhensible, qui résiste, qui dérange. Et pourtant qui peut alimenter notre existence. Manset et sa musique, c’est un monolithe noir, kubrickien.
Je ne veux pas (paru en format physique le 3 avril, et en version digitale le 24 avril) est le troisième album en moins de dix ans (dont le sublime et déroutant l’Algue Bleue) de Manset, un artiste qu’on a rarement connu aussi prolifique, qui a toujours marché à son propre tempo, largement indifférent aux calendriers de l’industrie. Neuf titres, cinquante-six minutes, et une tracklist qui, au premier regard, dit quelque chose d’important sur là où en est Manset : Petit prince, Comme une mère s’en va, Ô ma jeunesse. On n’est plus dans la géographie exotique qui a toujours été caractéristique des grands disques de Manset, on ne marche plus sur des routes lointaines, on ne navigue plus vers des horizons marins ou des terres exotiques, on ne pleure plus sur des guerres coloniales à l’autre bout du monde. C’est plus près. Beaucoup plus près.
Le titre de l’album semble trivial, presque naïf, presque agressif. C’est loin d’être le cas : Manset nous en indique la source sur son propre site. Il s’agit d’une parabole : Orphée, assis dans l’embrasure de sa porte, voit passer une lionne. Il s’attend à ce qu’elle le supplie de jouer pour elle, comme font toutes les bêtes de la forêt. Mais la lionne passe, indifférente. Orphée la rappelle : « Tu ne veux pas m’entendre ? » Elle répond simplement : « Je ne veux pas. » Ce « Je ne veux pas », ce n’est donc pas Manset qui refuse (l’évolution du monde, par exemple, comme on l’imagine de la part d’un vieil homme qui a toujours eu l’esprit libre, et des goûts d’indépendance), c’est au contraire le monde, ou la mort, ou le temps, qui passe sans se retourner. C’est peut-être aussi le constat que même la beauté, même l’Art, même la musique, ne sont plus en mesure de retenir ce qui s’en va, qui va disparaître. A noter que dans l’histoire, Orphée négociera avec la lionne et en arrivera à se compromettre, en s’engageant à des actions discutables pour arriver à se faire écouter. Mais tout finira très mal. Manset nous avertit-il que ce genre de compromission, pour connaître le succès, ne vaut jamais la peine ?
Ecoutons donc soigneusement ce que cet album nous raconte…
Sans nul doute à cause de son abus d’harmonica, un instrument inhabituel chez Manset, Petit prince nous renvoie une sorte d’écho de Neil Young, pas une comparaison jusque-là évidente quand on écoutait un disque de Manset : l’association d’idées vient aussi, logiquement, d’un âge similaire, d’une voix qui s’est abîmée avec les années, et d’une même tendance à poursuivre un chemin personnel avec obstination. La chanson est plutôt bonne, et semble loucher un temps vers le folk US, qui n’est pas un territoire habituel pour Manset, mais c’est la production, avec un usage des cuivres embarrassant, et un solo de guitare ringard, qui le cloue au sol, ce « Petit prince » qui n’arrive pas à décoller.
« Je ne vois plus la foule / Devant moi / Que sous une cagoule / Sans foi ni loi / Une méchante houle / A laquelle on devrait, on doit / Se soumettre et plier » : Comme une mère nous enfonce déjà dans l’horreur moderne, regardée à travers les yeux d’un homme vieillissant. Non, vieux déjà. Abandons d’enfants dans un monde terriblement cruel, mais surtout un monde dont on redoute et méprise les mouvements populaires, les tendances massives à la violence et au rejet. La chanson est parfois noyée dans un excès d’orgue Hammond.
Cèdre bleu, parue avant l’album, est un exemple de ces chansons de Manset qui sont si simples, si belles mélodiquement, que, dans un univers uchronique dont nous ne pouvons que rêver, elles plairaient au plus grand nombre. Même si le monde s’en moque, et comme Manset se moque probablement désormais du monde, on sera heureux de constater qu’il est toujours capable de nous offrir ce genre de petite merveille discrète. « Marcher c’est bien, voler, c’est mieux ».
La chanson Je ne veux pas, un titre-fleuve de onze minutes, contredit clairement l’explication donnée sur le titre de l’album. Plus « banalement » sans doute, mais aussi bien plus brutalement émotionnel, le « Je ne veux pas » proféré ici est une longue plainte – gonflée d’un sentiment brûlant de révolte devant la fatalité de la disparition de l’être aimé. C’est une chanson absolument bouleversante, parce que Manset y abandonne largement son approche habituelle, légèrement distanciée par des visions « poétiques » servant à rendre l’insupportable plus acceptable. Ici, l’impuissance devant le temps qui passe et détruit ceux et ce qu’on aime est une vive souffrance.
A propos de ce très grand titre, on ne peut pas ne pas parler du vidéoclip, entièrement réalisé par IA, à partir d’une idée narrative de Manset lui-même. On sait que Manset a toujours tout contrôlé ce qu’il produisait, les photos des pochettes, la direction artistique, le son, son image de manière générale (et c’est sans doute là l’ultime raison pour laquelle il n’est jamais apparu en concert, lieu et moment où les choses deviennent par essence « incontrôlables »). Qu’il utilise maintenant l’IA comme un outil au service de sa vision, c’est cohérent. L’IA est ici « le rêve du regard », elle concrétise et révèle à tous et toutes ce que Manset imagine voir quand il ferme les yeux sur sa propre musique. Alors que tant d’artistes sont plutôt dans un rejet de cette nouvelle technologie effrayante, il y a quelque chose d’émouvant dans l’idée d’un homme de quatre-vingts ans qui y trouve une manière d’exprimer ce que lui, en tant qu’artiste, n’avait encore réussi à matérialiser.
Après la démesure de Je ne veux pas, les deux minutes de Un papillon volait pourraient annoncer un retour à l’humilité artistique. Manset fait exactement l’inverse de ce qu’on attend de lui : c’est la chanson la plus baroque du disque, avec des cordes qui contredisent la rudesse de la guitare acoustique, mais aussi un violon solo qui a des accents tziganes, l’ajout d’une voix féminine lyrique qui tranche avec celle, toute dans l’émotion ténue, de Manset. On adorera ou on détestera.
Il suffit parfois est une ample et ambitieuse célébration de l’Amour (majuscule, ici !). Sept minutes en forme de fleuve inarrêtable qui renvoie aux grands titres classiques de Manset, il y a trente, quarante ans ou plus. On se passerait des fioritures excessives apportées par une guitare flamenca trop bavarde, mais sinon, quelle splendeur ! On se souvient d’un coup pourquoi Manset était aussi important dans son siècle (le précédent). « Certains sont nés chanceux / Je veux dire ce sont ceux / Qui se rencontrent et se comprennent / Qui marchent et par la main se prennent » : même si certains d’entre nous n’ont pas été assez « chanceux » pour rencontrer cet Amour absolu qui illumine cette chanson, le fait d’avoir été les contemporains d’un artiste de la trempe de Manset est une chance !
Ô ma jeunesse est exactement ce que son titre annonce, une chanson sur le temps qui s’est enfuit, pleine d’une tristesse terrible, évidemment orchestrée avec un sens de l’excès qui a toujours été celui de Manset. Peu importe, c’est bouleversant. « Une dernière image avant le grand sommeil / Je marchais vers la Loire » ? La chanson met beaucoup de temps pour s’arrêter alors que le texte est déjà terminé, mais on n’a pas non plus envie que ça finisse, avant de tomber dans le grand sommeil.

Mais qui croyez-vous que nous sommes ?, en dix minutes qui rivalisent avec les onze de Je ne veux pas, fera fuir tous ceux qui jugent Manset aussi dépassé que prétentieux. Il s’agit d’une célébration raffinée de l’immortalité de l’Art, de la peinture en particulier. Un long texte très sophistiqué, très « écrit », sans que ce soit une poésie, récité d’une voix qui trahit beaucoup plus l’âge de l’artiste que sa « voix chantée ». Certes, des mots comme « Quand avec Léonard, je m’assoie / Croyez-vous vraiment qu’on s’amuse ? / A genoux devant le mystère / du carré de l’hypoténuse », ont très peu de chance de résonner sur les playlists des ados qui n’ont sans doute jamais entendu parler de Chassériau, Chardin ou Lulli, mais qui sait ? Peut-être que l’un de ces ados sera aussi troublé que nous par cette conclusion où Manset imagine sa fin. Ses derniers mots, sont terribles : « Quelqu’un m’a condamné / Quelqu’un. »
Heureusement, Manset a senti qu’il ne devait pas clore son disque sur un tel aveu, et il nous offre un retour un monde avec une chanson plus « enthousiasmante », avec une guitare électrique très présente. Amour a dit est la critique la plus agressive de notre monde actuel, et la combattivité de Manset fait plus plaisir, évidemment, que son retour vers ses souvenirs aussi bouleversants soient-ils. « Amour a dit / Je ne parlerai plus / La dernière fois qu’on l’a vu / Sur un plateau de télévision
Où des êtres sans religion / Se sont moqué de lui » : oui, tout est dit, et cette grande chanson sonne plus comme un possible nouveau départ.
Au final, Je ne veux pas, pour le meilleur et pour le pire, est du « pur Manset » : paroles, musiques, arrangements, production, tout est de lui, comme à chaque fois. Et c’est bien le problème habituel de ses disques : sans regard extérieur, sans contradiction, sans le frottement avec un autre, la musique de Manset peut facilement déraper vers un monde qui n’existe qu’en lui. La production de Je ne veux pas est, comme souvent, discutable à bien des égards : certains arrangements sonnent d’un autre âge, certaines textures semblent trahir une conception de la musique qui n’a plus sa place aujourd’hui. Mais c’est précisément cela qui crée « l’effet Manset » : cette étrangeté qui n’appartient à aucune école, aucune époque, aucune esthétique partagée. On est chez un Artiste, un vrai. Et on n’y marche pas, on y vole.
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Eric Debarnot
Photos : Nicolas Comment
Manset – Je ne veux pas
Label : WM FR Affiliated – Verycords
Date de parution : format physique : 3 avril 2026 – format digital : 24 avril 2023
