Avec Die my love, Lynne Ramsay a voulu livrer une œuvre radicale (comme elle en a l’habitude) sur la dépression post-partum d’une femme en mode bad trip, mais ne parviendra finalement jamais à dépasser le stade de l’intention.

Il y a des films qui restent. Des films dont on sort avec l’impression d’avoir traversé quelque chose de dense et d’hyper troublant. We need to talk about Kevin de Lynne Ramsay appartient à cette catégorie-là. Et puis il y a ceux qui, sous couvert de radicalité, donnent surtout l’impression d’une expérience trop consciente de sa singularité, et incapable de la justifier pleinement. Die my love de Lynne Ramsay, toujours elle, appartient à cette seconde catégorie. Dès les premières minutes du film, Ramsay affiche son ambition : nous plonger tête la première dans l’intériorité chaotique d’une jeune femme, Grace, victime de dépression post-partum, et explorer les fissures de son couple face à un lent et inexorable délitement.
Sur le papier, la promesse est évidemment séduisante. Ramsay, dès ses débuts en 1999 (c’était Ratcatcher), n’a jamais été une cinéaste de la demi-mesure, et son goût pour les récits sensoriels et fragmentés pouvait laisser espérer, avec Die my love, une œuvre viscérale à la fois dérangeante et profondément humaine s’appropriant, à sa façon, le roman d’Ariana Harwicz qui, lui, a la forme d’un long monologue intérieur, rageur et fiévreux. Le principal écueil du film tient à son développement du récit. En refusant presque entièrement toute progression dramatique, Die my love s’enferme dans une répétition de motifs et d’états émotionnels qui, loin de créer une tension, finissent par engendrer une forme de surplace (et donc d’ennui). Les scènes se succèdent sans véritable évolution comme si le film, à l’image de Grace, ne faisait que tourner sur lui-même, en vain.
La volonté de traduire un esprit en crise est perceptible, mais se fait au détriment de toute lisibilité. À force de faire ressentir plutôt que raconter (We need to talk about Kevin arrivait pourtant à concilier cela : faire ressentir et raconter), Ramsay semble oublier que le spectateur a besoin d’un minimum de cheminement narratif pour rester impliqué. Ce sentiment est accentué par un traitement des personnages assez superficiel. Celui de Grace, pourtant central, reste paradoxalement assez pauvre dans son élaboration. On devine des frustrations (ne plus arriver à écrire par exemple), on pressent une détresse, mais tout cela demeure à l’état d’esquisse. Ce qui pourrait être d’une complexité fascinante se transforme en absence de substance (Grace paraît condamnée à errer dans cette grande maison isolée au cœur de la campagne américaine, et nous avec) ou en lourdeurs (les symboliques du cheval noir ou du mystérieux motard, objet de fantasmes). Quant aux personnages secondaires (le mari, la belle-mère…), ils sont réduits à des fonctions incapables d’apporter un contrepoint au regard porté sur Grace, davantage en mode bad trip qu’en mode baby blues.
Sur le plan formel, Ramsay déploie une fois de plus une esthétique indéniablement travaillée. La mise en scène cherche à traduire l’état intérieur de Grace à travers des choix de mise en scène marqués : jeux de lumière, montage heurté, travail sonore saturé. Mais cette recherche formelle, au lieu de soutenir le propos, finit par l’écraser. Chaque effet, chaque rupture de ton, chaque fragmentation du montage apparaît comme démonstratif, au point de perdre en naturel et en puissance. Résultat : l’émotion, au lieu de surgir, de nous accaparer, paraît constamment fabriquée.
La souffrance, thème omniprésent, aurait pu constituer le cœur battant du film. Souffrance d’une femme aliénée par une maternité dont elle rejette les normes et les injonctions (voir cette scène d’anniversaire où, confrontée à une mère « parfaite », Grace mesure soudain son propre décalage), mais une souffrance qui n’est jamais réellement interrogée. Elle est exposée, répétée, amplifiée, sans qu’une véritable réflexion ne viennent l’accompagner, quand bien même Ramsay a préféré ne pas s’engager dans cette voie-là (« Je voulais quelque chose de sensoriel, physique, presque instinctif […] Je ne voulais pas d’un film analytique. Je voulais que le spectateur ressente ce qu’elle ressent, même si c’est inconfortable »). Cette disposition finit néanmoins par produire l’effet inverse de celui recherché : plutôt que de susciter l’empathie ou le malaise, elle engendre une distance. Pire : une indifférence.
Et Jennifer Lawrence a beau se livrer corps et âme (à l’image de son rôle dans Mother!), rien n’y fait quoi qu’elle fasse : ricaner, hurler, grimacer, rouler des yeux, se masturber, fracasser une vitre, bref, tenter une espèce d’amalgame entre l’Adjani de Possession, la Gainsbourg d’Antichrist et la Deneuve de Répulsion… Sa performance, faute d’être portée par une écriture à la hauteur, finit par flirter avec la prestation bravache appelant forcément à une récompense. Mais ce qui frappe le plus au fond, dans Die my love, c’est l’écart entre les ambitions affichées et le résultat obtenu. Ramsay a voulu livrer une œuvre radicale (comme elle en a l’habitude), mais ne parviendra finalement jamais à dépasser le stade de l’intention.
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Michaël Pigé
