Editeur punk qui aime « les livres qui tabassent », Aurélien Masson s’est gentiment plié à l’exercice du 5+5. Cinq du moment Cnq pour toujours… en attendant son 5+5 musical qui devrait arriver prochainement.

Aurélien Masson, ancien boss de la Série Noire et de la regrettée collection Equinox aux Arènes, a beaucoup fait pour le polar français contemporain. Il a ainsi contribué au succès de Caryl Férey ou de DOA et c’est lui qui a révélé Antoine Chainas, Sylvain Kermici et beaucoup d’autres. Il travaille aujourd’hui pour les éditions Plon et on lui doit également la publication de la récente trilogie de Benjamin Dierstein sur la France des années 80 (Flammarion). Adepte d’une littérature qui bouscule et qui gratte là où ça fait mal, Aurélien Masson n’est pas un éditeur tout à fait comme les autres. On a donc eu envie de lui demander ses livres pour toujours et ses coups de cœur récents, et il s’est plié à l’exercice avec la sincérité et la spontanéité qui le caractérisent. Même évidemment, comme Aurélien Masson n’aime pas trop les règles, son 5+5 n’est pas égal à dix…
5 livres du moment
Cormac McCarthy, Le Passager et Stella Maris


Le Passager – Stella Maris car il est impossible de parler de littérature sans parler de McCarthy qui m’a marqué au fer rouge dès mon adolescence. Quand je lisais ce dernier livre – le mec meurt quelques mois après l’avoir publié, comme s’il avait fait ce qu’il avait à faire et « Tchao la compagnie, je me barre – je me disais : comment un mec de 80 balais peut-il écrire avec une telle rage, une telle férocité, une telle ampleur ? Tous les écrivains de 30 ans devraient lire ce livre et réfléchir à ce qu’ils font. C’est un appel à pousser le potard de l’ampli à 11.
James Robert Baker, Diables blancs

Diable blancs, un livre punk dans l’âme, d’une férocité corrosive qui m’a fait beaucoup rire, enfin un rire grinçant. Ça me permet de saluer haut et fort la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture que je suis depuis le début. [Dominique] Bordes est un vrai défricheur et je suis heureux du succès qu’il a maintenant, c’est mérité. Et puis ça me permet de saluer le boulot exceptionnel de la traductrice Yoko Lacour, qui a aussi traduit Blackwater. Les livres étrangers, c’est beaucoup les traducteurs quand on y pense bien et Yoko Lacour fait partie des meilleurs.
Nan Golding, This will not end well

This will not end well de Nan Golding. Il y a une expo Nan Golding au Grand Palais jusqu’au mois de juin et tout le monde doit aller voir cette expo. C’est une obligation !! Ça parle d’amour, d’amitié, de rire, de pleurs, de sperme, de mouille, de drogue, de maladie, de suicide, de ténèbres mais aussi de lumière et de désir de vie…Bref c’est bouleversant, j’ai fait un vrai syndrome de Stendhal en sortant de l’expo, une journée en PLS chez moi. Tant de beauté, ça vous transperce et vous foudroie. Reconnaissance éternelle à Nan Golding…
Thomas Ligotti, Teatro Grottesco

Teatro Grottesco de Thomas Ligotti. On se situe ici dans le champ de l’étrange, du malsain, de l’horreur mais celle Lovecraft. Celle qui suinte, celle qui vous fait dire que nous vivons dans un cauchemar climatisé et que tout cela ne peut que mal finir. C’est surtout l’occasion pour moi de crier haut et fort mon admiration pour la maison d’éditions Les Monts Métallifères qui fait un travail de malade pour défendre une littérature qui gratte, une littérature exigeante mais populaire. Une maison qui respecte ses lecteurs. J’aurais aussi pu parler de Viande, ou Albin de Martin Harnicek.
JB Hanak, Batard

Bon je vais être honnête d’entrée de jeu, JB c’est un ami, plus qu’un ami, un frère des étoiles. Je me coupe 4 bras et 6 jambes pour JB Hanak. Mais c’est pas pour ça que j’en parle. Je viens d’Hara Kiri, une des mes idoles absolues, c’est Choron et JB il fait vivre cet esprit punk, libertaire qui casse tout. Ce livre qui décrit une tournée de son groupe D-damage avec son frère Fred (pensée et amour éternel à Fred Hanak qui nous a quittés) au Japon est un tsunami qui balaye tout sur son passage. Même Godzilla se carapate dans sa grotte quand les frères Hanak débarquent. C’est méchamment écrit, c’est drôle, c’est puissant et puis c’est tendre. Comme chez tous les vrais punks, derrière le nihilisme de façade se cache un amour solaire de la vie.
5 livres pour toujours :
J’ai 50 ans, j’ai beaucoup vécu, je ne me souviens pas de tout (et parfois tant mieux), donc ces livres, ce sont avant tout des sensations.
Gustave Flaubert, L’Education sentimentale

Je veux commencer avec L’éducation sentimentale de Flaubert, pas pour me la péter genre « j’aime la grande littérature », c’est même tout l’inverse. J’ai découvert ce livre, j’avais 14 ans et je lisais pas des masses. En découvrant le parcours de Frédéric Moreau, je me suis pris une grosse tarte. Il y a tout dans ce livre : l’adolescence éternelle, les joies, les douleurs, les trahisons, les mesquineries et la petitesse humaine et puis en arrière-plan la grande Histoire, la Politique. C’est acide, c’est un punk. On ne grandit jamais, on ne s‘éduque jamais, c’est juste le corps qui vieillit.
William Faulkner, Le Bruit et la fureur et Lumière d’août


A la même période, ma mère me fout dans les mains Faulkner. Je ne pourrais pas en citer un en particulier donc on va dire Le bruit et la fureur et Lumière d’août. Je découvre les Etats-Unis, le Sud, les familles de cinglés consanguins, le racisme au quotidien, la sueur poisseuse et le whisky. J’aime l’ampleur de Faulkner qui est un peu le Balzac américain pour moi. J’aime aussi que ses livres deviennent de plus en plus abstraits et complexes à mesure qu’il avance (cf. Absalon Absalon et Tandis que j’agonise) comme si le mec larguait les amarres. La classe.
Homère, Iliade et Sophocle, Œdipe Roi


Ensuite je veux parler d’Homère (l’Iliade) et Sophocle (Œdipe Roi). Je ne vais pas faire quatre lignes sur ces monstres absolus et indépassables. Juste, ils me permettent de parler de ma fascination pour les antiques et les Grecs en particulier. Que ce soit en littérature et en philosophie, on a la sensation, parfois douloureuse, qu’ils ont tout dit. Quand un auteur est dans le doute, je lui dis souvent : « tu peux y aller, Homère a déjà tout dit, alors pas de gêne, ça fait des siècles que tout le monde se répète ». Et puis Sophocle, ben que dire sinon qu’Œdipe Roi doit être la pièce de théâtre matricielle pour moi, je parle de littérature mais aussi de socio, de psychanalyse. Bref comme je dis à mon fils Iggy qui a 13 ans: « les Grecs, c’est de la bombe » et lui de me répondre « papa, dire c’est de la bombe, c’est éclaté ».
Fred Deux, La Gana

La Gana de Fred Deux. Alors là énorme claque aussi. J’ai longtemps aimé Céline que j’ai lu et relu. J’ai souvent dit « seul l’œuvre compte » blabla, mais aujourd’hui j’avoue que je n’arrive plus à lire Céline. Le mec me fait vomir, son côté plaintif et geignard me gave et, pire que tout, je trouve qu’il fait de la littérature, je le vois écrire, je vois les coutures. Fred Deux, c’est l’inverse, il vous plonge la tête la première dans une famille de lumpen-prolo vivant dans une cave dans le Paris des années 30. C’est âpre, c’est dur, c’est sexuel, c’est drôle et triste à la fois. C’est une vraie expérience littéraire et surtout on a l’impression que l’auteur a comme vomi son texte, long de 800 pages, comme si tout sortait d’une traite. Aucune pose littéraire, écriture viscérale. C’est une vraie littérature populaire, ça vient du caniveau, de la rue. Tout le monde doit lire La Gana et vous comprendrez ce que je veux dire quand je dis que Céline sous ses airs maudits est un écrivain bourgeois. Fred Deux, la république des lettres, la reconnaissance, il en a rien à carrer, c’est l’urgence à l’état brut et pur.
Marc–Aurèle, Les Pensées

Pour finir, Les Pensées de Marc-Aurèle. Le stoïcisme est sûrement la plus belle contribution humaine à la pensée cosmique. C’est une école de la vie, c’est une mystique. A lire, ça parait évident mais vivre en suivant les préceptes stoïciens, c’est carrément une autre paire de manches. Nous vivons dans la tyrannie du présent, comme des lapins pris dans les phares. L’égo est tout puissant. Le matérialisme prospère. Et nous, pauvres humains, soit nous crevons la bouche ouverte, soit nous nous oublions dans les excès divers pour oublier que nos voisins crèvent la bouche ouverte. Lire Marc-Aurèle est un premier pas, intime et personnel, pour sortir de cette impasse mortifère. Comme Je dis à Iggy « si tu croises ton égo au coin de la rue, tue-le.”
