[Prime/Crunchyroll] « Takopi’s Original Sin » : la bonté comme arme de destruction

Chaque épisode de Takopi’s Original Sin s’ouvre sur un avertissement concernant le suicide et la maltraitance. Ce n’est pas une précaution de façade : voilà une œuvre qui blesse, et qui le fait avec une intelligence et une cohérence formelle suffisamment rares pour qu’on ne lui en veuille pas !

Takopi
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Il faut une belle dose d’inconscience pour commencer une histoire comme celle de Takopi’s Original Sin avec un personnage aussi caricatural, oscillant en permanence entre joliesse niaise et gentillesse irritante, que celui de Takopi, petit poulpe rose venu de la planète Happy, dont le seul projet est de rendre les gens heureux. Et de le précipiter immédiatement dans l’un des récits les plus noirs, les plus éprouvants que l’animation japonaise (et mondiale, en fait) ait produits depuis longtemps. Mais c’est là le cœur même du projet de Taizan 5, l’auteur du manga original, qui a connu un succès monstrueux à sa publication au Japon, entre 2021 et 2022… même si la « critique institutionnelle » a largement tiqué sur son extrémisme dérangeant. L’anime qui a suivi en 2025 a de même été célébré comme une série hors du commun, suscitant évidemment l’intérêt du public « spécialisé » dans le manga et l’anime… Tandis que la presse « traditionnelle » n’a que très peu traité une œuvre pourtant importante, mais sans doute trop inconfortable pour le « grand public ».

Takopi afficheCommençons par le titre, parce qu’il dit tout et qu’en même temps il ment radicalement. Le lecteur ou le téléspectateur pense que le « péché » du gentil extraterrestre sera une faute morale conventionnelle. Mais le péché originel de Takopi, c’est sa bonté, son empressement à vouloir sauver les gens sans prendre le temps de les comprendre. Son incapacité à leur demander ce qu’ils veulent réellement. Cette certitude que l’on peut définir de manière « impérative » ce qu’est le bonheur et l’imposer, fera de lui, dans l’histoire de Takopi’s Original Sin, un vecteur de catastrophe plus qu’un agent de soin. L’anime nous offre en fait une radiographie de quelque chose de profondément humain : la bienveillance non sollicitée, les parents qui imposent leur vision du bonheur à leurs enfants, les institution sociales ou politiques qui « savent mieux » que nous ce qui est pour notre bien. Takopi, le joli poulpe rose, est le « sauveur » dans toute son horreur vertigineuse : plus il est sincère, plus il est dangereux. Finalement, son sacrifice ne rachète rien au sens fort du terme : car on ne peut être sauvé que par soi-même.

Mais Takopi intervient dans un monde où les adultes ont tous abdiqué. Les parents de Shizuka sont absents ou défaillants, ceux de Marina sont violents ou indifférents, les enseignants ne voient rien, ou regardent ailleurs. Takopi’s Original Sin est d’une radicalité sans appel, ce qui explique sans doute qu’il aura été violemment rejeté par certains : il n’existe pas, dans cet univers, un seul adulte salvateur. Il n’y a aucun « deus ex-machina » institutionnel, aucune rédemption possible. Il ne reste que des enfants livrés à leurs propres dynamiques de violence et de survie, dans lesquelles victimes et bourreaux finissent, logiquement, par s’interchanger. Loin, très loin des clichés habituels de « l’innocence enfantine », les trois « héros » sont ici réellement monstrueux : Marina harcèle Shizuka parce qu’elle reproduit ce qu’on lui fait subir chez elle. Shizuka, acculée, bascule dans des actes qu’on n’attendait pas d’elle. Il n’existe aucune autre issue possible que de répliquer la violence dont on a été victime.

Takopi’s Original Sin utilise un mécanisme classique du récit de Science-fiction, le retour en arrière dans le temps, pour « réparer » un présent insoutenable. Mais alors que la boucle temporelle est quasiment toujours dans la SF un outil de rédemption, même s’il ne fonctionne que progressivement, Takopi’s Original Sin brise toutes les règles en en faisant une machine à accumuler les traumatismes sans jamais les résoudre. Chaque intervention aggrave la situation, chaque « recommencement » révèle une nouvelle couche d’horreur que l’on ne soupçonnait pas jusqu’alors.

Du coup, la toute fin de l’œuvre est un point clivant : après six épisodes d’une noirceur quasi-totale, les quelques minutes finales de lumière ne représentent-elles pas une forme de trahison, de lâcheté ? Quand on a mis en scène le suicide d’une enfant, la violence extrême entre une mère bipolaire et sa fille, le meurtre d’une petite fille par ses « camarades », et tant d’autres choses insoutenables, peut-on, éthiquement, fermer la porte sans aucune possibilité d’espoir ? La fin de Takopi’s Original Sin n’est pas réellement, et c’est heureux, un happy end : c’est la fragile trace d’une solution possible pour sortir de l’obscurité.

Pour finir, il faut dire quelques mots sur l’esthétique de l’anime, parce qu’elle est au cœur du piège tendu au lecteur / téléspectateur. Des personnages aux yeux d’une expressivité extrême, des traits parfois hésitants, « charbonneux », à la limite du dessin enfantin, qu’il est naturellement impossible de concilier avec l’extrême brutalité du scénario. Le malaise visuel né de cette forme de « dissonance graphique » duplique le malaise ressenti devant les situations dessinées.

Takopi’s Original Sin est une œuvre qui vous blesse, dont vous ne sortirez pas indemnes, comme on dit souvent dans les slogans publicitaires aussi exagérés que mensongers. Ici, la « promesse » est tenue. En tous cas, voici un objet profondément « différent » qui mérite qu’on s’y confronte, qu’on en accepte les aspérités, l’inconfort. Pour en admettre la lucidité.

Eric Debarnot

Takopi’s Original Sin
Série japonaise d’animation de Shinya Iino
Avec : Kurumi Mamiya, Reina Ueda, Konomi Kohara…
Genre : drame, fantastique
6 épisodes de 30 minutes disponibles depuis juin 2025 sur Crunchyroll (Prime)

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