Procès, Coachella, Gaza, polémique : le trio Kneecap a traversé deux ans de tempête médiatique britannique sans baisser la tête. FENIAN est la réponse musicale à tout ça. Comme toujours, sans concession.

Il y a des artistes qui se nourrissent de la provocation et s’y enfoncent confortablement, sans jamais en faire autre chose, enchainant les polémiques pour en faire un fond de commerce (salut Kanye). Et puis il y a Kneecap.
Petit rappel pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents : le trio irlandais constitué de Móglaí Bap, Mo Chara et DJ Provai s’est formé en 2017 avec l’idée un peu folle de rapper en irlandais, de défendre leur langue et leur culture, vue comme un acte de résistance en soi. Le groupe s’est très rapidement fait une jolie place de poil à gratter, avant un double buzz. D’abord leur biopic fictif éponyme, récompensé au Sundance et aux BAFTA, les a propulsés vers une visibilité mondiale. Une exposition dont ils se sont servis pour faire passer un autre message: leur position pro-palestinienne. De concerts en festivals, Kneecap n’a jamais manqué une occasion d’afficher un soutien clair à Gaza (vidéos en live, drapeau du Hezbollah, etc.) et a déclenché une onde de choc : procès, unes de journaux, tentatives d’interdiction de se produire au Royaume-Uni. Les poursuites ont finalement été abandonnées, mais le groupe est entré dans le studio avec tout ça dans les bagages, la colère, le procès, et ce sentiment d’être à la fois ciblé et galvanisé.
Fort logiquement, le disque ne fait pas dans la demi-mesure. Si, musicalement, l’introduction se fait en douceur, son titre donne le ton : Eire go Deo pour « Irlande pour toujours ». Le message est passé. Le morceau suivant, Smugglers & Scholars, stoppe lui les préliminaires et passe aux choses sérieuses. Beat sombre, basses sales, flows acérés, on entre ici dans le vif du sujet. Et en parlant de sujet, Kneecap met les deux pieds dans le plat, frontalement avec Palestine, et sa production aussi aérienne que brûlante, qui n’est pas sans rappeler les plus belles heures d’un autre groupe de rap contestataire, Dead Prez. Puis avec l’électronique Liars Table, coup de boule directement destiné à Keir Starmer. Pas impressionnés par les coups de pression de toutes parts, ils gardent ce feu sacré, ce sens de la défense des causes qui leur sont chères.
Accompagnée dans sa démarche par Dan Carey qui a supervisé tout ce que la musique britannique a fait de mieux et/ou de plus radical ces dernières années (Fontaines D.C., Wet Leg, Black Midi, Slowthai), la triplette se montre sans concessions dans ses thématiques tout autant que dans sa direction artistique. La base est certes rap, mais se déploie tout du long vers d’autres horizons, n’hésite pas à aller puiser dans le trip-hop, l’acid house et le dubstep, avec une attitude clairement punk. Tout ceci mené à vive allure, sur des formats courts – jamais plus de trois minutes – pour donner une impression d’uppercuts, de coups aussi précis que ravageurs (l’enchainement Big Bad Mo/Headcase).
Ce qui frappe à l’écoute c’est que FENIAN réussit à être cohérent et lucide. Là où la colère et l’adrénaline aurait pu donner un disque de réaction, bruyant et en roue libre, il est au contraire maîtrisé, structuré. Parfois même aussi divertissant musicalement que nécessaire dans le fond. Ils ont su canaliser leur énergie sans l’aseptiser, et les quatorze titres forment un tout homogène, avec des montées et des descentes, des moments de grâce (le final Irish Goodbye, hommage à la mère de Mo Chara, morte par suicide, renforcé par la présence toujours juste de Kae Tempest) et des passages de fureur.
Kneecap est pile là où on l’attendait. A souffler le chaud et le froid sans s’être renié ou en surjouant son rôle. Dans un paysage musical où la prise de position est soigneusement calibrée voire évitée, eux font figure d’anomalie bruyante et bienvenue. On peut discuter de leurs méthodes, contester certains raccourcis, s’interroger sur les limites de la provocation comme outil politique. Mais FENIAN impose le respect parce qu’il ne triche pas, ni sur la musique, ni sur les intentions.
C’est assez rare pour être signalé.
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Alexandre De Freitas
