« Le gardien de la colline aux cerisiers », de Franco Faggiani : une merveille !

Franco Faggiani transforme la disparition du marathonien japonais Shizo Kanakuri lors des Jeux olympiques de Stockholm en 1912, en une réflexion profonde sur l’erreur, la honte, la culpabilité la résilience et le dévouement aux autres. Un roman lumineux, porté par une écriture d’une rare simplicité.

Franco Faggiani
DR

Encore un vrai et profond plaisir de lecture, un modèle d’équilibre que ce roman, une pureté japonaise (même si elle a été écrite en italien par un Italien), plus de 200 pages dont pas une seule n’est inutile, pas une seule n’est forcée. Le genre de roman qu’on n’a pas envie de finir, pas envie d’arrêter de lire, parce qu’il n’y a pas vraiment de fin (en réalité, si, j’en parle plus bas). Et en même temps, c’est le genre de roman qu’on peut reprendre à n’importe quel endroit après avoir arrêté, qu’on relit, parce que ce roman contient la vie tout entière ! Pas seulement la vie du personnage principal du roman, mais LA vie. Ce roman est une leçon de vie.

Le gardien de la colline aux cerisiers

Le point de départ est une anecdote assez difficile à croire (surtout à notre époque où la planète entière est couverte de caméras), en l’occurrence la disparition de Shizo Kanakuri – l’un des deux athlètes japonais à avoir participé aux Jeux olympiques de Stockholm en 1912 – pendant l’épreuve du marathon. C’était le marathonien le plus rapide du monde ; il était parfaitement entraîné. Il a commencé la course, on le sait, il était bien au départ, mais il n’est jamais arrivé… Franco Faggiani nous propose une explication : Shizo Kanakuri n’était pas habitué à courir en ville, il a eu soif, s’est arrêté dans le jardin d’une maison, a bu, s’est reposé et… s’est endormi. Quand il s’est réveillé, il faisait nuit, la course était terminée, les JO étaient terminés et lui était mort de honte. Lui, à qui l’empereur même du Japon avait confié la responsabilité et l’honneur de représenter son pays, s’était non seulement sali personnellement, mais il avait aussi sali son pays. Impossible de rentrer. Il devait disparaître.

Faggiani inscrit cette explication dans l’histoire entière de la vie de Shizo Kanakuri, un enfant solitaire, éduqué par des parents souvent absents, plus préoccupés par eux-mêmes (la mère) ou par leur pays (le père, un fonctionnaire impérial), mais qui s’élève tout seul, au contact de la nature, en courant. Courir, pour lui, n’est pas simplement une activité physique mais devient très vite une façon d’être en contact avec le monde, d’être au monde – comme cela devrait être pour toute personne qui court, d’ailleurs. Shizo court dans les bois, se perd dans la nature et s’y trouve, il se construit au contact de la nature. C’est peut-être une leçon facile, peut-être connue et reconnue, dite et répétée. Mais c’est tellement bien écrit, sans excès de détails, avec suffisamment de douceur et de délicatesse qu’on aurait presque envie de partir courir dans la nature…Mais ça n’est pas tout. Franco Faggiani nous raconte aussi ce que Shizo Kanakuri serait devenu après avoir disparu du marathon olympique de 1912…

Déshonoré, donc, mortifié par un sentiment de culpabilité terrible, il fuit. D’abord la Légion étrangère sous un faux nom, puis le retour au Japon, incognito. Shizo Kanakuri va vivre dans un petit village et se fait embaucher pour garder une colline couverte de cerisiers. Exilé dans son propre pays, il ne doit son salut qu’à la nature et à son amour pour une femme qui, elle aussi, ne vit que pour la nature. La beauté de cette partie du roman réside dans le fait que Shizo Kanakuri réussit à dépasser l’erreur de 1912, à l’absorber – sans l’oublier – en se mettant au service des autres. Au service des arbres et de sa famille. La résilience dont il fait preuve n’est possible que parce qu’il n’est pas égoïste.

C’est finalement ce qui marque dans ce roman : au-delà de la proximité avec la nature, de la simplicité d’une vie dévouée aux arbres et aux esprits qui les habitent, il y a le dévouement aux autres, l’abandon de soi pour pouvoir se retrouver. Réussir à faire ce que Shizo Kanakuri fait, selon Franco Faggiani, est merveilleux parce que c’est d’une sagesse suprême. Une sagesse qui consiste à accepter son erreur sans s’y réduire, à continuer à vivre malgré elle, et à se mettre au service de quelque chose de plus grand que soi.

Alain Marciano

Le gardien de la colline aux cerisiers
Roman de Franco Faggiani
Traduit de l’italien par Anaïs Bouteille Bokobza
Éditeur : Paulsen
220 pages – 21 euros
Parution : 7 mai 2026

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