Nos 50 albums préférés des années 80 : 36. Sonic Youth – Sister (1987)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : si l’histoire du rock a retenu Daydream Nation comme chef d’œuvre officiel de Sonic Youth, il nous a semblé important de saluer le rôle matriciel de Sister, publié un an auparavant. Un diamant brut dans une discographie qui n’allait cesser de s’étoffer.

Sonic Youth Photo Monica Dee
Photo : Monica Dee

Sister plutôt que Daydream Nation ? Pour les amateurs pointus de musique, notamment rock, la question est inévitable. L’étonnement aussi. Daydream Nation (1988) est en effet le chef d’œuvre officiel de Sonic Youth. Oui, mais voilà, la rétrospective que Benzine propose est justement celle des albums « pas forcément les meilleurs » mais ceux qui nous ont le plus marqués… et nous semblent le plus marquants. Il nous a semblé, après discussions entre rédacteurs, que Sister était un meilleur candidat à cette rétrospective, compte tenu de son rôle-pivot dans l’histoire du groupe new yorkais, et, partant, de l’histoire du noise-rock et du rock indé. Une histoire qui a tendance à être oubliée progressivement des tablettes, tant les histoires officielles du rock ont consacré Daydream nation, devenu la clé d’entrée unique dans l’univers « SY ». Alors, va pour Sister, qui a pléthore d’arguments, et dont la place centrale est sans cesse consolidée par le passage du temps, ainsi qu’en atteste par ailleurs sa sélection parmi les deux albums phares du groupe dans la dernière édition de la « bible » du Dictionnaire du rock dirigé par Michka Assayas.

Sister Front CoverEn 1987, Sonic Youth est un groupe encore récent, formé en 1981, et dont le line-up est dans sa forme définitive, Steve Shelley ayant remplacé aux fûts Bob Bert en 1985, et rejoint Kim Gordon (basse, chant), Thurston Moore (guitare, chant) et Lee Ranaldo (guitare). Un groupe foncièrement new yorkais, qui a déjà publié quatre albums studio, témoignant d’une forme singulière, prenant ses racines dans le hardcore américain, une esthétique punk, assez lo-fi sur les bords, trempée d’expérimentations noisy. Un groupe qui reste avant tout « prometteur », et qui n’a pas trouvé sa forme d’expression définitive. Son quatrième album, EVOL (« Love » à l’envers, 1986), le premier publié chez SST (Black Flag, Hüsker Dü, Minutemen, Meat Puppets…), le premier où ils s’émancipent artistiquement de leur manager Paul Smith, a déjà marqué une première rupture. Le son est plus audible, la moitié des compositions a une singularité qui accroche l’oreille, et un début de succès commercial pointe ; c’est le premier album de Sonic Youth à avoir résisté au temps, le premier de leur histoire que l’on peut réécouter aujourd’hui, en réalité.

En mars – avril 1987, le quatuor entre en studio pour deux semaines, dans la foulée de la tournée EVOL, pour « battre le fer tant qu’il est chaud », et après un premier travail de pré-sélection de structures mélodiques et d’arrangements, à l’issue de laquelle les paroles sont rédigées. Ce processus est plus méthodique que par le passé, mais Sonic Youth garde la liberté pour une part d’improvisation, notamment dans cette étape finale de l’enregistrement. Celui-ci se déroule au Sear Studio, à Manhattan, spécialisé dans les jingles publicitaires et les bandes originales de films d’horreur, et semble garantir au groupe un son moins lisse que celui d’EVOL, et celui de l’époque.

Sister Back CoverLe groupe doit affronter un conflit bizarre avec l’ingénieur du son du studio qui ne veut pas les laisser travailler à leur guise, malgré le confortable budget de dix mille dollars prévu pour les sessions. Une fois le problème réglé, Sonic Youth peut enfin mettre en boîte Sister, en variant les timbres, les instruments (jusqu’au minimoog sur Pipeline/Kill Time ou aux plaques en tôle, sur Pacific Coast Highway), et profitant du temps disponible en fin d’enregistrement pour enregistrer un inédit, Master-Disk, qui sera ajouté sur l’édition CD uniquement.

L’enregistrement est l’objet d’une approche expérimentale, domaine dans lequel Sonic Youth a toujours excellé ; à cette occasion, Ranaldo diffuse des extraits aléatoires de Kiss dans le casque de Shelley qui bat, Moore et Ranaldo montent les rythmiques avec des sons variés – overdubs, de guitare et de basse, clochettes… – et Moore finit par rapper dessus). Bref, durant cet enregistrement, Sonic Youth a été à la fois rigoureux et a su s’amuser et rester libre. Une méthode qui a de beaux jours devant elle.

Sister Side 1Sister, c’est avant tout une ouverture qui est l’une des meilleures de l’histoire du rock : les toms de Shelley qui rappellent lointainement Joy Division lancent l’album, bientôt rejoints par une suite de quatre accords mélodiques, lancinants et vaporeux. Là-dessus, la voix de Moore, implacable et pourtant aérienne : « I can feel it in my bones / Schizophrenia is taking me home » (Je peux le sentir dans mes os / La schizophrénie me ramène chez moi). La suite sera assurée par la voix de Gordon, jusqu’à un paroxysme dissonant et une coda, odyssée intérieure qui se finit tristement. Le texte de Moore dévoile ses nouvelles influences, S.F., en premier lieu Philip K. Dick, empreint d’anticipation, d’un monde violent et paranoïaque, qui sera un fil rouge sur l’album. La beat generation, influence majeure pour Ranaldo, ainsi que Moore, reste également présente dans l’esprit, la drogue faisant bien sûr le lien entre ces deux influences majeures. Au total, Schizophrenia est un classique immédiat du répertoire du groupe, un des cinq ou six morceaux que le groupe jouera très régulièrement en concert durant le quart de siècle qui suivra. Le genre de chanson que l’on peut faire écouter aujourd’hui à des ados biberonnés à l’hyperpop et au rap, pour capter leur attention : même eux comprennent que subitement il s’est passé, et se passe, quelque chose. Du domaine de l’orage maîtrisé, de la tempête qui s’annonce, s’abat, mais pas avec toute la force prévue, comme si elle devait déviée de sa course, sous l’influence d’une force invisible et abstraite. Et c’est encore plus fort, encore plus beau.

La suite de la première partie de l’album fait la part belle à l’héritage punk/hardcore de Sonic Youth, dans lequel ces quatre-là sont nés : (I Got a) Catholic Block, Stereo Sanctity et Pipeline/Kill Time entourent la ballade vaporeuse Beauty Lies in the Eye, chantée par Gordon qui lui donne son habituelle atmosphère de danger maîtrisé (et qui sera souvent jouée en concert en guise de « ballade de transition », avec cette once de toxicité suave). Les deux premières, dans leur matrice punk, détournée en sprints noisy, dissonants, et haletants, sous l’effet du chant scandé de Moore, ont une dynamique particulièrement adaptée pour la déclinaison en concert. (I Got a) Catholic Block deviendra la deuxième piste « classique » en live de Sonic Youth qui soit issue de Sister. Pipeline/Kill Time, en cinquième et dernière position de la face A marque l’importance plus grande prise par Ranaldo dans le groupe, avec une composition complexe, en deux parties, qu’il chante, … et qui annonce clairement Eric’s Trip, sur Daydream Nation, futur « classique des classiques de Ranaldo », qui sera joué en concert très longtemps. Cette première face éclatante, dévalée d’un trait, avec une très grande cohérence interne, permet en réalité au monde d’écouter les vraies premières « chansons » de Sonic Youth, celles qui peuvent prétendre légitimement, pour la première fois, à ce titre, malgré leurs bizarreries et leurs audaces.

Sister Side 2Tuff Gnarl ouvre la face B, et c’est à vrai dire un moment un peu moins fort de l’album, avec Hot Wire My Heart, également sur cette face et guère prisée des puristes. La première se révèle un peu trop proche du cœur de la face A, sans s’en démarquer assez, tout en ménageant un beau crescendo final bruitiste, où les guitares, comme enivrées par la batterie de Shelley, crissent à merveille. Moore y opère un collage de critiques de disques issues de son propre fanzine, Killer, pour composer des textes dans un esprit très beat generation — une référence fondatrice pour Ranaldo et lui. Bref, on a connu des chansons plus faibles. Hot Wire My Heart est une reprise du premier single publié en 1976 par Crime (un groupe punk de San Francisco), très « rock », perturbée par des distorsions, pas si loin des Stooges, agréable à écouter mais pas indispensable.

Le meilleur de la face B est à chercher entre les deux, avec les radicales Pacific Coast Highway et White Cross. La première, chantée par Gordon, se signale par sa sophistication mélodique sur fond de texte angoissant de cette dernière, au sujet d’un maniaque sexuel prenant une femme en auto-stop. La deuxième, sans compromis, à l’os, conserve l’ADN punk et hardcore du groupe, mâtinée de sons noisy, dans une synthèse maîtrisée, et pas du tout pop. Deux belles réussites.

Cotton Crown, ici en neuvième position, troublera longtemps les fans du groupe, avec les paroles introductives chantées par le couple GordonMoore, qui sera longtemps l’assise du groupe, jusqu’à sa mise en sommeil suite à leur séparation en 2011 : « Love has come to stay in all the way / It’s gonna stay forever and every day »… Rebaptisée Kotton krown (avec des « k ») dans les albums live publiés ensuite, la chanson a eu une postérité inattendue, avec par exemple une reprise en version acoustique en tournée par Everything but The Girl (on peut l’entendre sur l’album bien nommé Acoustic, publié en 1992). Terriblement mélodique, elle est comme négatif de la version originale, toute sa toxicité étant évacuée… mais beaucoup plus facile à écouter, et reprenant la même matrice d’un couple amoureux enlaçant ses voix. L’un a duré, l’autre pas…

White Cross referme sur un mode violent et hardcore la version vinyle, constituant le troisième futur classique live du groupe issu de l’album, avant la onzième et dernière piste, Master-Disk, présente uniquement sur l’édition CD, qui mérite un paragraphe à elle seule. Déjà, elle est titrée du nom d’un magasin de disques de New York où Moore a travaillé et a enregistrée sous l’influence vague de Kiss selon le procédé baroque mentionné plus haut. Elle se range dans les grandes expérimentations du groupe, un « ovni » de cinq minutes, façon jam improbable, pleine de sons, de samples et de fureur. On ne sait jamais trop où l’on va, alors que Moore, sous l’avatar de Royal Tuff Titty rappe et concasse les mots, dans une référence à Public Enemy qui est sans doute aussi un clin d’œil. Le tout se termine dans des bruits de cloche envoyées par Ranaldo… et en paraissant parfaitement cohérent ! Cette longue plage, qui commence comme une blague potache et finit en chanson maîtrisée, achève brillamment la démonstration par le groupe de maîtrise d’une grande variété de sonorités et de chants, du chaos comme de la mélodie (torturée) : CQFD. Du chaos naît le cosmos, celui de Sonic Youth, vraiment arrivé à maturité avec Sister.

Sister Sleeve 1Sortant en juin 1987 aux Etats-Unis et le mois suivant en Angleterre, Sister bénéficie d’un artwork réussi, alors même qu’il est issu de choix par défauts, puisque regroupant diverses idées des musiciens dans un patchwork de visuels divers. On y voit des vaches, Saturne, une photo du fils de Ranaldo, une spirale recouvrant une photo d’Avedon et des photos de Mickey, Minnie, Pluto et Dingo, par peur de procès. Et, sur la pochette, le groupe baptisé « The Sonic Youth ». L’accueil médiatique et commercial est favorable, en tout cas supérieur à ce qu’il fût par le passé, avec notamment soixante-mille ventes sur l’année, marquant une nouvelle étape dans la carrière du groupe.

Pour la valider, celui-ci part en tournée et assure environ soixante-dix dates aux Etats-Unis et en Europe réparties en trois volets distinctes (avec l’Europe en juin-juillet, rythme de visite qui sera souvent celui du groupe sur notre continent). Iggy Pop lui-même le rejoint sur scène à Londres le 4 juin, en perfecto et t-shirt blanc, pour chanter / hurler / aboyer avec Gordon la reprise d’I Wanna Be Your Dog, éructée sur Confusion Is Sex (1983). La version de l’album, avec sa production pauvre, est à peu près inaudible aujourd’hui. Reste la vidéo de la performance  publiée par Geffen en 1995 sur la vidéo rétrospective Screaming Fields of Sonic Love, disponible facilement sur le net, qui témoigne de cet intense moment de pure décharge rock, ainsi que de cet adoubement.

Sister Sleeve 2La suite est connue. Une parenthèse arty autour de l’univers de Madonna, avec l’album conceptuel Ciccone Youth, enregistré fin 1987 – début 1988, mais dont la sortie a été repoussée après la publication de Daydream Nation. Un geste sous l’influence de leur ami Mike Watt (des Minutemen), passionné de l’univers de l’icône pop, représentant tous ce que ces indécrottables New-Yorkais issus de la mouvance hardcore ne seraient jamais : des faiseurs de pop music calibrée. Puis un départ de SST pour rejoindre Enigma, filiale d’une major, en cohérence avec la volonté du groupe de pouvoir accéder à un certain succès commercial, sans renier ses prétentions et velléités artistiques. Leur retour en studio pour un album avec le budget le plus confortable de leur histoire, trente-cinq mille dollars. Ce sera Daydream Nation, et ses cent mille copies vendues l’année de sa sortie, qui allait consacrer vraiment le groupe d’Hoboken.

Mais c’est – déjà – une autre histoire.

Jérôme Barbarossa

Sonic Youth – Sister
Label : Enigma
Date de sortie : 1er juin 1987

Principale source / ouvrage de référence : Sonic Youth (Le Mot et le Reste, 2015), par Matthieu Thibault.

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