Avec L’Homme du Sud, le regretté Greg Iles livre un roman testamentaire, une radiographie passionnante de son pays fracturé et une critique virulente des effets de l’Amérique de Trump. Un chef d’œuvre.

Mort en 2025 à l’âge de 65 ans, Greg Iles laisse derrière lui une œuvre colossale, par son ambition mais aussi par sa démesure. L’Homme du Sud, son dernier roman publié en 2024 aux Etats-Unis et aujourd’hui en France par Actes Sud, en est un parfait exemple. Avec plus de 1300 pages, ce « thriller de l’année, voire de la décennie » (selon le New York Times), est un nouveau volume de sa saga romanesque consacrée à son personnage Penn Cage, protagoniste de la trilogie Natchez Burning (Brasier noir, L’Arbre aux morts, Le Sang du Mississippi). Malade, Greg Iles entreprend en 2020 l’écriture d’un nouveau roman ; l’élection de Trump en 2017 l’a en effet convaincu de parler une nouvelle fois de son pays, et plus particulièrement des états du sud où le poids du passé et les fractures ravivées lui font craindre le pire.
Mais comment résumer un roman d’une telle ampleur ? Les personnages y sont tellement nombreux, l’intrigue connaît tellement de ramifications, qu’il est évidemment impossible de rendre justice à la complexité de cet ouvrage. Aussi nous nous contenterons d’en présenter le point de départ et de signaler que cet Homme du Sud peut tout à fait être lu sans connaître la trilogie Natchez Burning.
L’intrigue, pour l’essentiel, se déroule donc à Natchez, au bord du fleuve Mississippi. Un festival de hip-hop y est organisé à la mémoire d’un jeune noir tué quelques jours plus tôt à Memphis. Mais une fusillade éclate et la police riposte en tirant dans le public. Le bilan est très lourd : une quinzaine de morts, des jeunes noirs abattus par une police blanche. Ce terrible fait divers ravive évidemment des tensions et des ressentiments qui n’attendaient que cette étincelle pour resurgir. Et c’est dans ce contexte qu’une série d’incendies éclate. Un mystérieux groupuscule nommé « Les Fils bâtards de la Confédération » revendique les incendies de vieilles propriétés ayant appartenu autrefois à des esclavagistes. Alors que tout le monde pense qu’il s’agit de représailles suite à la fusillade, Penn Cage s’interroge : et si ces feux étaient l’oeuvre de suprémacistes décidés à discréditer les manifestations pacifistes organisées par la communauté noire et à attiser dans le même temps la colère des Blancs ?
Pendant que ces événements ont lieu et en provoquent bien d’autres qu’il est impossible de dévoiler ici, Greg Iles nous entraîne également dans le sillage de Bobby White, vétéran de l’armée américaine et présentateur radio très populaire : il a décidé de se présenter aux futures élections présidentielles pour le camp républicain face à Trump, pourtant candidat officiel du parti. Le portrait de ce politicien dont la véritable nature ne se dévoile que progressivement est l’un des atouts majeurs d’un roman qui n’en manque pas.
L’Homme du Sud est en effet riche d’innombrables qualités qui en font assurément l’un des romans américains importants de ces dernières années. Thriller sous haute tension, réflexion sur le passé ségrégationniste des Etats-Unis, charge politique contre l’Amérique de Trump, mais aussi roman personnel voire intimiste dans lequel Greg Iles a mis beaucoup de lui et de la maladie qui le rongeait alors… Il y a tout cela dans cet Homme du Sud qui, malgré son ampleur colossale, brille aussi par son efficacité purement romanesque. Car si ces 1300 pages permettent des pauses, des changements de rythme, et diverses digressions, elles sont aussi passionnantes à lire qu’une épopée moderne.
Jamais caricatural, préférant souvent la nuance à la simplification, Greg Iles fait néanmoins preuve d’une grande lucidité dans sa description d’un Mississippi qui n’a pas su panser les plaies du passé. Il s’interroge ainsi avec beaucoup d’intelligence sur les vestiges d’une époque, celle de l’esclavagisme, symbolisée par ces anciennes demeures des propriétaires des plantations. Considérées par certains comme un patrimoine historique à défendre, elles incarnent pour d’autres toute l’horreur d’un crime contre l’humanité. Greg Iles met ainsi en évidence les discours qui s’opposent, les récits historiques qui ne sont pas les mêmes selon les communautés. Parfaitement conscient du racisme qui irrigue encore une bonne part de son Sud natal, mais aussi plus largement de son pays, Greg Iles propose avec ce roman un constat d’une parfaite lucidité mais aussi l’un des romans noirs les plus puissants depuis American Tabloid de James Ellroy. Bref, un chef d’œuvre.
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Grégory Seyer
