« The Night House », de Jo Nesbø : horreur et manipulation ?

Réédition en format poche, sous un nouveau titre, du Téléphone carnivore, The Night House permet à ceux qui aurait manqué ce roman « expérimental » de Jo Nesbø de retrouver leur auteur de polars préféré sur un terrain surprenant.

Jo Nesbo
D.R.

Il n’est pas difficile d’imaginer que le succès critique et populaire de la longue saga des enquêtes policières de Harry Hole (… il semble que Eclipse Totale sera suivi d’un nouveau roman, qui paraîtrait en Norvège cette année… affaire à suivre !) est pour Jo Nesbø à la fois une joie et une source d’interrogations . Car, au regard d’une œuvre aussi colossale dans le domaine du polar plus noir que noir, Nesbø doit sans doute se poser – la question du « … est-ce que je ne suis que ça, un maître du polar ? ». On a vu que son incursion dans la saga familiale avec son diptyque du Domaine a été une franche réussite, mais quelque part, on restait quand même dans le domaine du thriller, donc dans la zone de confort de l’écrivain. Le Téléphone carnivore, désormais rebaptisé The Night House pour sa parution en format poche – un titre plus « vendeur » sans doute que la traduction française déjantée du Natthuset original – est plus surprenant, car Nesbø y aborde franchement le territoire du fantastique… dans un registre extrêmement proche de celui de Stephen King.

The Night HouseQu’on en juge : Richard est un ado mal dans sa peau, s’intégrant avec difficulté dans son collège où il est traité comme un paria, au point de tourmenter lui-même deux « copains » eux-mêmes peu populaires. Jusqu’au jour où, l’un après l’autre, ces deux « victimes » disparaissent dans des circonstances aussi fantastiques qu’horrifiques, et que, logiquement, Richard est suspecté par la police d’être responsable de ces disparitions… Au delà du fameux téléphone amateur de chair humaine, on a des insectes fantastiques, une sinistre maison hantée dans les bois, et un personnage fantomatique, quasiment légendaire, Imu Jonasson. Entre les rapports difficiles entre ados, les histoires d’amour bien de leur âge, et la menace diffuse qui pèse sur la petite ville américaine où se passe l’action, on est clairement ici dans une revisite du fameux It (ça) de King. Avec, et les lecteurs de King considéreront certainement cet aspect du livre comme une faiblesse, quelque chose de « faux », de « maladroit » dans la manière dont se déroule l’histoire.

C’est que Nesbø a plus d’un tour dans son sac, et est en train de se jouer de nous. A la longue première partie, qui a donc l’aspect d’un conte horrifique presque classique, succèdent deux parties plus courtes, qui vont retourner comme un gant le récit que nous venons de lire, et nous offrir une perspective bien différente des événements. Ce « double twist » est évidemment très réjouissant : il y a un joli effet de surprise, et il y a aussi un retour à la « logique » qui séduira sans peine les lecteurs les plus rationnels.

Mais ce tour de force fait naître aussi un doute dans notre esprit : Nesbø était-il en train de tester ses propres compétences dans un domaine nouveau, celui du fantastique et de l’horreur ? Ou bien n’était-il finalement qu’en train de confirmer sa propre maîtrise (bien connue dans la série Harry Hole) des retournements radicaux de situation, sa capacité à manipuler son lecteur ? Ce qui est évidemment beaucoup moins sympathique, et apparente The Night House à un simple jeu de dupes, dont nous, lecteurs, sommes les victimes ?

La question vaut la peine d’être posée, mais accordons à Nesbø le bénéfice du doute, car il y a un second niveau de lecture, beaucoup plus profond et intéressant… et qui, paradoxalement, fait de Nesbø un véritable collègue de Stephen King. La question que pose The Night House est en effet une qui tarabuste le « maître de Bangor » : d’où viennent donc les histoires ? Qu’est-ce qui fait que quelqu’un imagine des récits qui valent la peine d’être contés, et qui passionneront les autres ? L’hypothèse de Nesbø – assez classique – est que c’est dans sa propre expérience, soit transcendée par son imagination, soit déformée par son inconscient, que naissent les monstres et les horreurs que l’écrivain déverse sur sa feuille de papier.

En tout cas, que l’on juge The Night House réussi ou pas (les avis divergent fortement), en tant que récit d’horreur ou en tant que manipulation diabolique, il est intéressant de s’interroger sur ce qu’il révèle de l’évolution de Jo Nesbø : après avoir maîtrisé, de la superbe manière que l’on sait, les codes du thriller, il semble éprouver le besoin de les quitter pour explorer des territoires plus libres, plus ambigus. De nouveaux terrains de jeu.

Eric Debarnot

The Night House (Le téléphone carnivore)
Roman norvégien de Jo Nesbø
Traduction : Céline Roman-Monnier
Editeur : Gallimard – édition de poche : Folio
304 pages – 9,20 €
Date de parution en format poche : 4 juin 2026

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