Retour plus satisfaisant cette fois d’une série qui ne nous avait pas totalement convaincus avec sa première saison : jouant cette fois franchement la carte de la complexité et de l’ambigüité, Criminal Record a le mérite de poser les bonnes questions sur l’état de nos sociétés.

On ne peut pas dire que la première saison de Criminal Record, au-delà d’une interprétation remarquable (typique des séries britanniques, il faut l’avouer, et le répéter) nous ait totalement convaincus. Entre une accumulation forcée de thèmes socio-politiques dans l’air du temps, et ce qui s’avérait un indiscutable schématisme dans l’opposition entre la jeune enquêtrice idéaliste June Lenker (Cush Jumbo, une découverte) et le vieux policier manipulateur et à la frontière du « flic ripou », Daniel Hegarty (Peter Capaldi, fascinant comme toujours…), Criminal Record pouvait irriter. Ce retour sur les petits écrans, un peu plus de deux ans plus tard, traduit des ambitions plus larges. On quitte le terrain trop balisé de l’erreur judiciaire et du travail de fourmi nécessaire pour rétablir la vérité, allant contre les intérêts d’une partie de la Police, pour celui des tensions communautaires, de la radicalisation politique, et des fractures identitaires qui traversent désormais le Royaume-Uni. Plus de dysfonctionnement spécifique, centré autour d’un homme et de son équipe aux comportements douteux, on s’intéresse cette fois à un malaise collectif… qui fait d’ailleurs en ce moment la une des journaux Outre-Manche !
Suite à l’assassinat brutal d’un jeune musulman au cours d’une manifestation troublée par l’irruption d’un groupuscule d’extrême-droite, Lenker doit pactiser avec son ancien ennemi, Hegarty, qui est lui à la recherche de détonateurs qu’il pense être entre les mains de fanatiques bien décidés à faire exploser des bombes dans Londres, une ville qu’ils ne supportent plus de voir peu à peu noyée par l’immigration. Le mérite principal de cette nouvelle saison est d’admettre que les problèmes – sociétaux, politiques – qu’elle met en scène sont trop complexes pour se satisfaire d’une opposition simpliste entre le bien et le mal. Là où Hegarty incarnait auparavant une forme de corruption institutionnelle, il acquiert ici une profondeur nouvelle, tout en restant toujours aussi ambigu, et même capable de manipulations peu avouables : la question que pose Criminal Record est de savoir s’il n’est pas, in fine, l’un des rares à accepter le monde tel qu’il est devenu. Face à lui, June Lenker découvre progressivement les limites de son idéalisme, et se retrouve contrainte d’emprunter des chemins qu’elle aurait auparavant condamnés. La série gagne ainsi une zone grise qui lui faisait défaut, et qui vaut la peine d’être relevée.
A cette évolution s’ajoute une représentation convaincante de Londres, comme une ville fragmentée, traversée de communautés qui cohabitent sans toujours se comprendre, de mémoires contradictoires et de frustrations accumulées. Criminal Record ne porte pas de jugement, mais observe les conséquences de la complexité croissante d’une société, qui dépasse désormais les capacités des institutions – politiques, policières, sociales – chargées d’en assurer la cohésion. Le terrorisme d’extrême droite, qui est au centre de l’intrigue, est certes une menace réelle, particulièrement en Grande-Bretagne et aux USA, mais reste une manifestation parmi d’autres de ces tensions croissantes.
Criminal Record se montre d’ailleurs suffisamment intelligente pour éviter les caricatures. À travers le personnage de Cosmo (Dustin Demri-Burns, qui crève littéralement l’écran, en agitateur exalté sur le Net), l’une des réussites de cette saison, elle rappelle que les individus ne se réduisent jamais entièrement à leurs idées politiques, ni même à leurs actes. Détestable à bien des égards, parfois terrifiant, capable du pire, y compris de renier ses propres convictions, Cosmo conserve néanmoins une dimension profondément humaine, grâce à son amour pour Billy : cette ambiguïté fondamentale (on pourrait ajouter dans le même registre le sujet de l’infidélité conjugale de Lenker…) contribue à donner de l’épaisseur à des personnages, et surtout à un récit qui refuse cette fois les réponses évidentes.
Tout n’est pourtant pas parfait dans cette seconde saison : pendant plusieurs épisodes, Criminal Record semble hésiter entre les différentes pistes qu’elle souhaite explorer, accumulant les intrigues, se dispersant dans des enjeux confus, et se révélant assez ennuyeuse. Heureusement, la seconde partie parvient à resserrer son propos sans renoncer à la complexité morale qui fait sa richesse, retrouvant alors une tension dramatique qui ne la quittera plus jusqu’à son excellent dénouement.
On peut alors se demander si Criminal Record n’est pas désormais moins une série policière / un thriller classique qu’une réflexion sur la difficulté de conserver un minimum d’honnêteté et de morale, dans un monde qui semble ne plus nous offrir aucun mode d’emploi.
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Eric Debarnot
