On attendait le passage de Costello à Paris avec un mélange d’excitation et de crainte. Et on avait raison : si son songbook est toujours l’un des plus extraordinaires de l’histoire de la musique, les années ont terriblement réduit les capacités vocales d’Elvis.

Je l’affirme avec fierté, Elvis Costello a été pour moi, pendant dix ans – à partir de son My Aim Is True en 1977 jusqu’à la première déception qu’ a été le virage de Spike – l’artiste qui a affiné mon approche de la musique, ainsi que mes goûts en la matière : prépondérance de la mélodie dans une tradition pop classique, importance primordiale des textes (je considère Costello comme LE plus grand parolier du Rock, lui qui a même dépassé Ray Davies), versatilité musicale plutôt que fidélité à un seul style, et puis, en live… capacité à déclencher des émotions déchirantes comme des élans de colère épique. Quelque part, je sais que je juge toujours les artistes en utilisant la « grille Costello », sorte de standard de la perfection dans mon monde à moi. Et puis, rappelons, ce qui n’est pas rien, que c’est Costello qui m’a initié à l’Americana, à la country music, à toutes ces choses « exotiques », qui semblaient bien éloignées, quand j’avais 20 ans et quelques, de ma « culture punk londonienne ».
Aller revoir Costello sur scène, après son cancer, après toutes ces années à l’avoir manqué, était donc un must, mais aussi un risque énorme : comment se confronter au déclin d’un artiste aussi essentiel dans ma cosmogonie ? Et ce d’autant que les critiques britanniques avaient été assassines à propos de cette tournée consacrée peu ou prou à la première décennie de Costello : vocalement, c’était en général l’adjectif « désastreux » qui revenait le plus souvent dans les comptes-rendus. Et puis, l’annulation du concert de la veille pour des raisons de santé venait en rajouter une couche…

19h30 : dans une Olympia en configuration assise, remplie principalement de quinquagénaires blanchis sous le harnais (ce qui est logique), un artiste français, Kessada, ouvre les hostilités. Il est accompagné de deux jeunes femmes, l’une derrière deux ordinateurs, et l’autre à la guitare. Le premier morceau est intrigant, mélange bizarre de chanson française, de rock et de bidouillages électroniques, porté quand même par une jolie énergie quand le géant Kessada (il mesure deux mètres trois, me semble-t-il, une information communiquée par l’artiste lui-même quand il raconte qu’on le harcelait à l’école quand il était… petit) se laisse aller aux percussions. Malheureusement, cet intérêt initial s’étiole rapidement au fil des morceaux suivants, qui sombrent dans une quasi-nullité qui ne peut que nous consterner. Disciple sincère de Frédéric François, Kessada se vautre dans les clichés de la pire variétoche hexagonale, sans avoir même la voix qui lui permettrait de faire illusion. A ses côtés, ses deux acolytes font de la figuration, voire ce qui ressemble à du playback pour la guitariste – en tout cas à peu près inaudible dans le mix. Voici l’une des choses les plus médiocres qu’on ait entendues depuis longtemps, au point qu’on se demande, alors que la scène Rock française est aussi riche en talents, pourquoi Kessada est là devant nous. Il nous expliquera qu’il a travaillé avec Steve Nieve, le génial pianiste de Costello, durant le confinement (et d’ailleurs, un EP conjoint a été produit à l’époque), ce qui confirme que le copinage n’est pas la meilleure façon de respecter le public.

20h30 : C’est Ghost Rider de Suicide qui annonce l’entrée en scène d’Elvis Costello et de ses Imposters (soit les Attractions sans Bruce Thomas, mais avec un autre bassiste), accompagnés du formidable Charlie Sexton à la guitare. Plutôt un bon signe, évidemment, indiquant qu’Elvis veut « en découdre ».
On sait, pour avoir regardé les setlists de la tournée, que le concert aura trois volets : on débutera par des chansons des tous débuts de Costello, puis on changera de registre musical en abordant ses aventures country / folk / soul US, avant de terminer par un retour au Rock énervé, et par les « tubes » les plus intenses et / ou les plus connus. Ce qu’on ne sait pas, par contre, ce sont les titres qui seront joués, près de la moitié de la setlist changeant chaque soir ! Ce qui est incontestablement un « plus ».

Mais ce qui est horrible, c’est que le démarrage de la soirée est littéralement cauchemardesque, avec un Elvis qui chante horriblement faux, dont la voix n’est plus capable d’offrir une interprétation au minimum acceptable des chansons. Mais aussi avec un groupe « mou du genou », sans aucune dynamique musicale, affaiblissant systématiquement les morceaux. Et, cerise sur un gâteau bien pourri, un son pâteux, voire boueux, indigne de l’Olympia, une salle où on a très souvent entendu le meilleur. Il n’y a honnêtement rien à sauver des premières quarante-cinq minutes du set, qui plongent d’ailleurs la salle tout entière soit dans la consternation, soit dans la torpeur. Lovers’ Walk peut-être ? D’autant que la guitare de Charlie Sexton est la seule chose qui surnage de ce gloubi-boulga indigne. En tous cas, Mystery Dance ne fera danser personne, le génial Watching the Detectives est une réelle souffrance, et même la chanson parfaite qu’est Beyond Belief ne ressemble absolument à rien. A ce stade, il est tout à fait logique de vouloir mettre fin à notre souffrance et de quitter la salle.

Costello, portant désormais une petite moustache ridicule, reste le cabotin qu’il a toujours été, même si les quelques blagues qu’il fera ne feront rire personne, et qu’on le préférait logiquement en rocker méchant qu’en septuagénaire conciliant. C’est à ce moment que le groupe, qui était jusque là positionné sur la droite de la scène (hormis Steve Nieve), émigre vers la gauche, et se rapproche autour d’Elvis, pour la partie « roots / US » du set. Une vraie rupture qui va permettre à la soirée de repartir d’un autre pied… même si le démarrage sur Almost Blue est encore une fois catastrophique, Elvis étant désormais incapable de la chanter. Heureusement, survient alors une belle reprise du Who Will the Next Fool Be de Charlie Rich, où, par miracle, Costello retrouve son style vocal de toujours – un style certes clivant, mais déchirant. La version totalement réinterprétée du sublime Everyday I Write the Book est loin d’être la meilleure qu’on ait entendue, mais fait l’affaire pour panser nos plaies. Je prie à ce moment là pour que Costello nous épargne Shipbuilding, les retours sur la chanson ayant été terrifiants dans les concerts précédents : heureusement, ce sera le cas.

Brilliant Mistake nous rappelle pourquoi King of America était (et reste) un chef d’œuvre, Alison résiste au traitement vocal infligé (cette chanson est capable de résister à n’importe quoi), Clubland est une horreur qu’on essaie d’oublier très vite, avant que A Good Year for The Roses vienne nous toucher, en nous remémorant notre première rencontre, via Costello, avec la country music. Il faut souligner que pendant tout ce second set, la complicité entre le brillant Charlie Sexton à la guitare et le non moins excellent bassiste / contrebassiste Davey Faragher permet de sauver musicalement les passages les plus périlleux.
Reste à passer sous le « rouleau compresseur » que, finalement, nous attendons tous. Les six chansons qui suivent, enchaînées sans une respiration (Chelsea, Pump It Up, No Action, Radio Radio, I Can’t Stand Up for Falling Down et High Fidelity) sont logiquement une tuerie : Elvis chante toujours aussi mal, le groupe est toujours aussi approximatif, le son toujours aussi brouillon, mais le public est enfin debout, et je crois que tout le monde vit cet enchaînement de merveilles absolues dans sa tête. On n’entend pas ce qui est joué sur scène, on entend les morceaux idéaux tels qu’ils existent dans notre mémoire, tels qu’ils ont constitué notre ADN musical.

La soirée se conclut au bout de deux heures par le classique de Brinsley Schwarz, Peace, Love and Understanding, qui, dans le monde de 2026, prend les allures d’une véritable profession de foi, voire d’une déclaration politique : « As I walk through this wicked world / Searching for light in the darkness of insanity / I ask myself, « Is all hope lost? / Is there only pain and hatred and misery? » » (Alors que je traverse ce monde mauvais / En quête de lumière dans les ténèbres de la folie / Je me demande : « Tout espoir est-il perdu ? / N’y a-t-il que douleur, haine et misère ? »).
Pas si mal de sortir de l’Olympia, même si on a été terriblement déçu, même si on a parfois souffert le martyre devant le massacre de chansons autant aimées, avec ce titre en tête. Pas sûr qu’on retourne un jour voir Costello jouer sur scène, mais en tous cas, alors que l’âge et la maladie le privent aujourd’hui de la capacité de rendre à son propre songbook l’hommage qu’il médite, ces chansons tiennent toujours bon, un demi-siècle plus tard. Il nous incombe donc à nous tous de les relayer, de faire en sorte qu’elles ne soient pas oubliées.
Kessada :
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Elvis Costello & The Imposters :
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Eric Debarnot
Elvis Costello & The Imposters à l’Olympia (Paris)
Production : AEG
Date : le vendredi 3 juillet 2026
Leur dernier album :
Elvis Costello & The Imposters – The Boy Named If
Label : EMI
Date de parution : 14 janvier 2022
