« Ça dure une éternité et un jour c’est fini », d’Anne de Marcken : Mélancolie zombie

Dans Ça dure une éternité et un jour, Anne de Marcken s’empare de la figure du zombie pour en faire bien plus qu’un simple monstre post-apocalyptique : une saisissante métaphore du deuil, de la mémoire et de l’amour perdu. Couronné par le Novel Prize et le prix Ursula K. Le Guin 2024, ce premier roman bref, étrange et intensément poétique laisse une empreinte durable.

anne de marcken
© Anne de Marcken

« J’ai perdu mon bras gauche aujourd’hui. Il est tombé net à l’épaule. » Dès sa première phrase, le ton stoïquement factuel de la narratrice surprend, comme si sa dégradation physique était un événement banal. Cette femme, c’est une morte-vivante. Elle survit dans la réalité surnaturelle d’un d’hôtel pour zombies, tous amnésiques, sous la coupe d’une sorte de gourou qui les exhorte à s’émerveiller de leur condition nouvelle et à faire vite le deuil de leur vie d’avant. Jusqu’à ce qu’elle décide de se lancer dans un voyage solitaire vers l’ouest dans une quête insensée.

ca dure une eterniteOn retrouve comme attendu les tropes habituels du roman ou film de zombies post-apocalyptiques : autoroutes vides, quartiers résidentiels abandonnés, groupes retranchés de survivants non contaminés luttant pour leur survie, faim inextinguible pour la chair humaine, zombies ressemblant aux archétypes popularisés par George.A.Romero. Mais plus le roman avance, plus sa singularité détonne.

Déjà, l’intrigue ne repose pas sur de l’action survitaminée, mais plutôt sur les réflexions existentielles de cette zombie pas comme les autres qui ne se contente pas de survivre mais qui veut se souvenir et retrouver quelque chose de perdu. Certes, elle ne se souvient plus de son nom, ni de celui de la femme qu’elle a aimée, mais elle parvient à se remémorer certains moments passés, elle est encore animée par des émotions réveillées par des bribes de souvenirs auxquelles elle s’accroche.

« Je poursuis vers l’ouest. Je sais que tu ne seras pas là dans les dunes. Sauf que moi je serai là. Je serai là et à travers moi tu seras là. Je pense : si je suis dans un lieu où on a été ensemble, alors on est à nouveau ensemble. »

S’il n’y avait quelques éclairs de violence extrême, on en oublierait presque que la narratrice est une zombie, tant on a l’impression d’entendre une femme « vivante» hantée par une profonde tristesse liée au vide immense laissé par un amour de jadis. Elle semble intensément vivante dans cet au-delà, à la dérive mais d’une lucidité aigüe, accrochée à un corbeau mort pour lequel elle a creusé un nid sous ses côtes, au niveau du coeur.

« Si je me souviens un jour de ton nom, comment saurai-je que c’était bien le tien ? »

Jusqu’où peut-on aller pour ne pas oublier ? Que reste-t-il de soi quand tous les marqueurs habituels de notre identité (le prénom, le corps, les souvenirs) disparaissent ? Si cette morte-vivante bouleverse autant, c’est qu’Anne de Marcken ne traite pas la figure du zombie comme un simple ressort horrifique mais comme une puissante métaphore du deuil, de la mémoire et de perte.

L’errance de la narratrice se transforme en odyssée existentialo-métaphysique douloureuse puisque la condition de mort vivant va de pair avec l’éternité, rendant la mort d’autant plus obsédante qu’elle n’advient plus. L’écriture, superbement poétique, rend l’expérience de lecture d’autant plus marquante qu’elle amplifie les résonances avec notre époque de limbes, violente, incertaine et aliénante.

« Je crois que la douleur même est là quelque part. Mais elle est enfermée. Enfermée dans un minuscule et invisible noyau résistant à l’apocalypse. Le minuscule oeuf translucide d’un insecte subatomique pondu au centre de chacun de nous. Quand nous ne serons plus là, si un jour nous ne sommes plus là, c’est ce qu’il restera de nous. De la douleur fossilisée ».

Marie-Laure Kirzy

Ça dure une éternité et un jour c’est fini (It lasts Forever and the It’s Over)
Roman d’ Anne de Marcken
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Baptiste Rinner
Editeur : Les Corps conducteurs
160 pages – 21,50€
Date de parution : 1er avril 2026

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