Deuxième journée dans la Sarthe, et c’est un programme alléchant qui nous attend pendant près de 10 heures dans un cadre unique, entre découvertes et artistes plus confirmées. Le seul festival Americana de France a rempli toutes ses promesses.

Changement de décor pour ce deuxième jour de festival. Après le château du vendredi soir, c’est dans une ancienne scierie que les festivaliers sont conviés pour la journée principale de l’Eldorado Americana Festival. Je prévois d’arriver vers 14 h, histoire d’explorer un peu l’endroit avant un premier concert prévu à 15 h. Il fait a priori un peu moins chaud que la semaine précédente : en gros, la forte chaleur remplace la canicule, mais est-ce suffisant pour des organismes qui commencent à souffrir de l’accumulation ? Ne nous plaignons pas, et remercions surtout, à Vancé comme ailleurs, tous ceux qui ont monté ces scènes sous 42 degrés la semaine dernière pour que nous puissions profiter de ces journées de festival avec brumisateur. Cette journée va ressembler à une cousinade. Alors que, dans la plupart des grands festivals, les groupes arrivent sur site pour jouer leur set et repartent immédiatement ailleurs, les musiciens participant à l’Eldorado Americana Festival étaient tous présents dès le vendredi, pour se découvrir, parler, boire des coups ou, dans le cas des ex-protégés de Michel Pampelune chez Fargo, se retrouver. Dylan LeBlanc et Alela Diane ne s’étaient pas vus depuis une tournée commune en 2011, et il est très émouvant de retrouver à la même affiche Alela Diane et Jesse Sykes. Elles ont beaucoup apporté au label, qui, en même temps, a lancé leur carrière en France en leur donnant une visibilité qu’elles n’auraient jamais eue sur une major. Bonne ambiance en perspective, donc.
Le site mérite qu’on s’y attarde : un vaste espace couvert, tout en bois, avec de grandes tables, un coin restauration généreux et un bar bien fourni en vins locaux, jus de pomme et bière bio. Dans un angle, une petite scène accueille de courts sets entre les concerts du plateau extérieur. Baptisée Totem, en référence à la collection de romans noirs des éditions Gallmeister, elle prolonge joliment l’esprit du lieu : des couvertures de livres affichées aux murs, un hommage à Neal Casal, décédé en 2019, et cette sensation rare d’écouter de la musique dans un décor qui raconte déjà quelque chose. Une IPA fraîche à la main devant Le Silence de Dennis Lehane : je sais que ça va bien le faire… Sur le côté, un grand stand de merch aligne mugs, tee-shirts et disques des artistes de l’Eldorado Americana Festival, avec assez de tentations pour y perdre du temps. Une quarantaine de mètres plus loin, la grande scène complète le tableau. Très joli cadre, bénévoles souriants partout, organisation fluide : l’endroit semble pensé pour le confort des spectateurs. Le Festival n’affiche pas complet mais cela va permettre d’avoir une expérience parfaite, loin de la foule habituelle.
Il y a néanmoins un bémol : le soleil tape encore fort et, quand les trois membres de CHARB-ON arrivent à 15 h, la chaleur est écrasante au pied du plateau. La majorité du public préfère rester sous la protection du bois de la scierie. On se retrouve donc avec une petite dizaine de courageux, dont votre serviteur, quarante mètres de vide avec seulement la régie, et le reste des festivaliers debout ou surtout assis pour entendre de loin. Pas simple pour les groupes de donner leur meilleur dans ces conditions, et ils vont devoir régulièrement appeler le public à se rapprocher…

Ils vont bien s’en sortir, les CHARB-ON, avec leur blues rock aux accents du bayou. Le groupe a enregistré son premier EP à Austin, et tout transpire l’Amérique dans cette musique qui évoque des Black Keys à deux guitares, ou avec des claviers saturés. Vinz Pollet-Villard, tout en noir, est le leader du groupe, chanteur, guitariste et également responsable des claviers. Florian Royo, à la guitare, balance des solos rugueux avec un sourire permanent et communicatif. Le tempo est assuré par le batteur Simon Renault. La spécificité du groupe est de souvent chanter son blues rock en français, mais cet après-midi le set sera d’abord interprété en anglais. Saluons notamment la belle reprise de Shake Your Hips de Slim Harpo, popularisée par son inclusion dans Exile on Main St. des Rolling Stones. La fin du set est dédiée aux morceaux en français, Chien fou, et surtout leur emblématique et original LOCO, avec toujours Vinz aux claviers. C’était la première fois que je les voyais et ils sont clairement à suivre. Dommage que nous ayons été si peu nombreux aux premiers rangs : ça ne doit pas leur arriver souvent de générer aussi peu de réactions avec une musique aussi énergique, faite pour bouger.
Ce ne sera pas le problème de Luke Winslow-King, qui va leur succéder dans la scierie sur la scène Totem. Lui a forcément des spectateurs proches de lui, même s’ils sont principalement assis. Changement de style : nous sommes sur du blues bien roots. Le meilleur titre de ces 30 minutes, Traveling Myself, résume bien le personnage, qui l’a écrit très jeune dans un train reliant Chicago à La Nouvelle-Orléans, ville qui a clairement inspiré sa musique puisqu’il y a vécu 15 ans. Luke Winslow-King possède en plus une voix chaleureuse. Nous pensons beaucoup à Chris Whitley durant cet intermède musical, même si la musique de ce dernier était plus atmosphérique et sombre. Je me suis promis, en tout cas, d’écouter le récent et gorgé de slide Coast of Light dès que possible.

Il est 16 h 30 et il est temps de retourner dehors, où nous attendent les six musiciens de Horsebath, que je ne connais pas du tout. Ils viennent du Canada, et le terme Americana est tout sauf galvaudé pour qualifier leur musique, puisqu’ils naviguent entre country rock, boogie et blues. L’entrée en matière rappelle les Jayhawks, avec lesquels ils partagent le souci des belles harmonies. À la manière de The Band, ils se partagent régulièrement les vocaux. Les deux frères Keast Mutter et Dagen Mutter, ainsi que Daniel Connolly, sont tous trois guitaristes et chanteurs. Le groupe a aussi été manifestement déstabilisé par le manque de public devant lui. À dix minutes de la fin, il réussit enfin à attirer une petite dizaine de spectateurs supplémentaires. Est-ce la conséquence ? La fin du concert est très réussie, et j’ai beaucoup aimé Hard to Love et Train to Babylon, joués dans un registre plus rock. Une jolie découverte pour ma part.

Ce qui n’est pas le cas d’Alela Diane, véritable star de cette journée et raison pour laquelle certains spectateurs se sont déplacés. Révélée en France par Fargo, le label de Michel Pampelune, avec The Pirate’s Gospel en 2004, elle revient ici en figure majeure, plus de vingt ans après, forte de plusieurs disques acclamés par le public et la presse. Son dernier album, Who’s Keeping Time, est très réussi, et elle se produira le 5 juillet à la Philharmonie de Paris dans le cadre du festival Days Off. L’ouverture est pourtant un peu contrariée : problèmes de balance, son de guitare et de basse à ajuster, soleil déclinant en plein dans les yeux. Alela Diane guette les nuages, les appelle presque de ses vœux, et le ciel finira par l’exaucer… plus que prévu ! Le set s’ouvre sur les six premiers titres du dernier album, dont trois joués en trio guitare/basse/batterie. La version live de In My Own Time est tout simplement magique, portée par un son parfait. Le concert prend encore de l’ampleur lorsque Dylan LeBlanc la rejoint aux harmonies et à la guitare pour Galloping et California, puis le sublime Dusty Roses. Puis nous revenons 20 ans en arrière avec White as Diamonds, que je n’avais pas écouté depuis plusieurs années et que les chœurs de LeBlanc subliment. The Pirate’s Gospel, The Rifle et Oh My Mama seront les trois extraits du premier album interprétés ce soir, alors que le ciel se fait de plus en plus menaçant. Je quitte le premier rang pendant que le set se termine par Of Love, pour anticiper la pluie, trouver une bonne place pour le prochain set acoustique et goûter le jambon qui cuit depuis plusieurs heures. Confirmation, en tout cas : Alela Diane sait captiver son auditoire sur scène. Je recommande à tous de lui faire un triomphe à la Philharmonie.
La deuxième partie du set de Luke Winslow-King va se dérouler sous des trombes d’eau, protégée par le toit de la scierie. Les choses étant bien faites, Alela Diane n’a commandé la pluie que pour 30 minutes, pile le temps qui nous sépare du prochain passage sur la grande scène. L’orage était proche, cependant… et le coup de tonnerre qui a coupé net Luke Winslow-King a été très impressionnant, même s’il reste incomparable avec ce qu’ont vécu les festivaliers à Tilloloy quelques heures plus tard.

Le concert suivant va donc pouvoir avoir lieu comme prévu, avec un retard de 20 minutes. Personnellement, c’est pour eux que je suis là : le retour de Jesse Sykes and The Sweet Hereafter, attendu depuis presque 13 ans et un concert au Divan du Monde, à l’époque de la tournée de Marble Son. J’ai même fini par remettre la main sur le tee-shirt noir de l’époque, plus vraiment à ma taille, mais parfait pour assumer le rôle de fan absolu. Récompense immédiate : en arrivant le premier au premier rang, Jesse Sykes me repère et me fait un signe. Voilà, ça fait ma journée. Pas tout à fait le « nice tee-shirt, man » lancé par Stephen Malkmus devant la Maroquinerie, mais quand même !
Jesse Sykes et Phil Wandscher ouvrent en duo avec Hard Not to Believe, et tout revient d’un coup : la voix grave de Jesse, sa guitare acoustique, les bends de Phil à l’électrique. Dès ce premier morceau, son solo nous transporte. Le concert plonge d’abord dans les titres anciens, notamment Spectral Beings et Eisenhower Moon, issus de leur troisième album, paru en 2006. La setlist pioche ensuite dans leurs cinq disques et permet de replacer naturellement les morceaux du dernier album dans l’ensemble de leur œuvre. Dewayne est particulièrement poignant, Feather Treasure reconnaissable dès la première note, et il me manquera seulement A New Medium, dont j’aurais volontiers dégusté une version live.
Certains pourront trouver cette première partie un peu uniforme, et ils n’auront pas tout à fait tort : cette musique tire sa force de son pouvoir hypnotique, mais les discrets violons des anciens disques manquent parfois. Le duo gagne alors en relief avec l’arrivée d’un batteur de renfort : Simon Renault, de CHARB-ON, vient prêter main-forte sans jamais en faire trop. Son apport se fait sentir sur Love Me, Someday et The Air Is Thin, tandis que Reckless Burning aura, juste avant, fait passer quelques frissons dans l’assistance. Après 1 h 15, Jesse Sykes et Phil Wandscher nous quittent sur Wooden Roses. Ce concert tant attendu aura répondu à toutes nos attentes.
En attendant le dernier groupe dehors, un ultime mini-set va se dérouler dans la scierie. Décidément fil rouge de l’Eldorado Americana Festival, Dylan LeBlanc offre alors une session de rattrapage d’une demi-heure à tous ceux qui n’étaient pas présents la veille. Nous n’y revenons pas : LeBlanc puise allègrement dans la même setlist, pour un succès similaire.

Il est 23 h et il nous reste un groupe qui va trancher avec le calme acoustique dans lequel nous baignons depuis quelques heures : les GA-20 tiennent leur nom d’un ampli guitare créé par Gibson dans les années 50. Ça en dit assez long sur leur musique, au vintage assumé. On est dans le pur blues de Chicago, celui de Hound Dog Taylor ou Junior Wells plus que celui de Buddy Guy, avec un son volontairement sale. C’est une excellente idée de leur confier la clôture de l’Eldorado Americana Festival pour réveiller des festivaliers qui commencent à fatiguer… Matthew Stubbs à la guitare, Cody Nilsen au chant et à la guitare, Josh Kiggans à la batterie : deux guitares, une batterie, pas de basse, leur blues rugueux fait du bien, que ce soit avec leurs compositions originales comme Dry Run ou les reprises, notamment Give Me Back My Wig de Hound Dog Taylor. Pour ceux qui ne les connaissent pas, ils seront au New Morning le 30 octobre, et nous aurons probablement droit à des extraits de leur prochain disque avec Charlie Musselwhite, qu’ils ont annoncé sur scène et qui promet beaucoup.
Après ce dernier concert, l’Eldorado Americana Festival ferme ses portes à 0 h 15. La diversité des intervenants prouve une nouvelle fois la richesse de cette scène Americana, à la fois folk, country et blues, mais avec un dénominateur commun qui a sauté aux yeux : l’authenticité. Vivement la troisième édition !
Grande Scène :
CHARB-ON : ![]()
Horsebath : ![]()
Alela Diane : 4![]()
Jesse Sykes and The Sweet Hereafter : ![]()
GA-20 : ![]()
Scene Totem:
Luke Winslow-King : ![]()
Dylan LeBlanc : ![]()
Laurent Fegly
2e journée de l’Eldorado Americana Festival
Promotion : Michel Pampelune / Eldorado Americana Festival
Date : 27 juin 2026
Leurs derniers albums :
CHARB-ON – The Austin Sessions (EP)
Label : CHARB Records
Date de sortie : 7 novembre 2025
Horsebath – Another Farewell
Label : Strolling Bones Records
Date de sortie : 7 février 2025
Alela Diane – Who’s Keeping Time?
Label : Loose Music / Fluff & Gravy Records
Date de sortie : 22 mai 2026
Jesse Sykes and The Sweet Hereafter – Forever, I’ve Been Being Born
Label : Ideologic Organ / Southern Lord
Date de sortie : 28 novembre 2025
GA-20 – Orphans
Label : Colemine Records
Date de sortie : 5 décembre 2025
Luke Winslow-King – Coast of Light
Label : Bloodshot Records
Date de sortie : 27 mars 2026
Dylan LeBlanc – Coyote
Label : ATO Records
Date de sortie : 20 octobre 2023
