Adrien Durand, fondateur du Gospel, nous livre son 5+5 littéraire. Une sélection passionnante, où il sera question de New York, de littérature américaine, de livres hybrides et d’un certain goût pour les marges…

Créé en 2022, Le Gospel a réussi en quelques années à trouver sa place dans un paysage littéraire en crise et saturé : une place à part, à la marge. En défendant une littérature qui s’inscrit dans l’héritage de la contre-culture américaine, en publiant de jeunes auteurs ou en traduisant des romans cultes, Le Gospel s’est imposé comme l’équivalent français des maisons d’édition américaines indépendantes telles que Two Dollar Radio, dont Le Gospel de traduire l’un des livres, Le Seul lieu de N. J. Campbell. Parce que cette démarche nous plaît et qu’elle mérite d’être saluée, on a eu envie de demander à Adrien Durand, le boss du Gospel, son 5+5 littéraire. Sa sélection, passionnante, est évidemment un condensé de ses marottes : New York, la littérature américaine, les livres hybrides et un certain goût pour les marges…
5 livres pour toujours :
Leonard Michaels, Sylvia

C’est sûrement un peu bête de mettre un livre de ma maison d’édition en ouverture, mais ce roman est un de mes préférés depuis longtemps et ça a été un moment très important pour moi de le re-publier en mars dernier (il n’était plus disponible depuis plusieurs années). Il cristallise beaucoup de thèmes qui m’ont obsédé : New York, la bohème artistique, la passion amoureuse, la maladie mentale. L’auteur revient 30 ans après sur l’échec d’un mariage précoce dans le Manhattan 60’s avec une écriture très crépusculaire. C’est un des textes qui m’a le plus bouleversé de toute ma vie.
Alexander Trocchi, Young Adam

Trocchi est un drôle de personnage, un peu l’ange noir de la Beat Generation. Il a eu une vie un peu folle, docker, auteur de roman porno, éditeur à Paris, mac. Il s’est même shooté à l’héroïne en direct à la télé américaine, plaidant pour la légalisation des drogues dures. Young Adam est une œuvre très étonnante, entre plein de genres, à la fois roman noir, social, politique, thriller érotique. On y suit un triangle amoureux sur une péniche qui transporte du charbon en Angleterre, troublé par la mort d’une inconnue. Le dénouement est très fort politiquement. Celui-ci, j’ai échoué à le re-publier, mais je n’abandonne pas cette idée.
Joan Didion, L’Année de la pensée magique

J’ai beaucoup lu Joan Didion, qui est pour moi une des auteures les plus importantes de l’époque contemporaine. Elle a vraiment inventé quelque chose Ce texte qui parle de deuil est bouleversant mais en même temps, il invite à une forme d’élévation spirituelle, ce n’est pas voyeuriste ou glauque à la différence de pas mal d’auteurices français·es contemporain·es qui me gonflent. J’aime aussi beaucoup ses articles et ses chroniques, malheureusement disséminés au petit bonheur la chance par l’éditeur français. Lisez-la en anglais si vous pouvez.
Paul Auster, Léviathan

J’ai commencé à lire Paul Auster au lycée, et ça a changé ma vision du monde (en même temps que ça m’a fait développer une obsession un peu malsaine pour New York, malsaine puisqu’après y être allé tous les 6 mois pendant presque 10 ans, j’ai compris que la ville qu’il écrit n’existe pas). L’an dernier, j’ai entrepris de tout relire. Longtemps, je me suis retenu de relire des romans que j’aime, par peur du temps qui passe ou de rater une nouveauté. Mais en fait, c’est vraiment plaisant, comme retourner sur les lieux d’événements importants. Léviathan m’a beaucoup marqué à la relecture, avec ce personnage d’écrivain tiraillé entre son art et son engagement politique et ce divorce précoce très autobiographique. C’est à la fois très accessible, profond et ambitieux.
Gianfranco Calligarich, Le dernier été en ville

J’aime bien les écrivains qui publient peu. Ça ne donne que plus d’importance à leur travail et je trouve un peu triste les gens qui publient un livre par an (même si en grandissant, j’avais l’illusion que c’était ça être un écrivain). Calligarich n’a écrit que quelques romans et celui-ci est le seul traduit en français. Je dois avouer que je déteste l’été, la chaleur, le soleil, les touristes, les claquettes. Donc ce livre est parfait pour moi, il contient toute la noirceur d’un été romain, et le romantisme qui terrasse souvent les gens inadaptés au monde du travail et à la vie en société. Et il raconte très bien un âge de la vie où on n’est plus l’enfant de ses parents et pas encore un adulte responsable.
5 livres du moment
Scott McClanahan, Le livre de Sarah

Bon, c’est encore un livre sur un mariage qui échoue. Mais en même temps, la littérature pour moi c’est comme la musique folk, je ne vois pas trop de quoi on peut parler d’autre mise à part l’amour et la mort. Ce livre était recommandé par Emma Cline, que j’aime beaucoup. Quelque chose m’a frappé à sa lecture : ce personnage qui oscille entre être franchement drôle et complètement toxique, encapsule totalement les mecs de ma génération, entre son obsession pour la création et son côté geignard, gros bébé. Il y a des scènes ahurissantes et très drôles, un peu comme si Harmony Korine tournait un épisode de Jackass chez Raymond Carver.
Yasmin Zaher, Dans ma peau

Les bons romans sont toujours ceux qui passent inaperçus. Dans ma peau est vraiment mon livre préféré de l’an dernier. Il raconte l’arrivée à New York d’une jeune héritière palestinienne obsédée par la haute couture et qui déteste la culture américaine. Il y a une sorte de body horror métaphorique qui s’invite dans le texte. Sa plume est super radicale, comme une sorte de réincarnation de Bret Easton Ellis sans le côté people et branleur. C’est traduit par mon amie Céline Leroy.
Etienne Fabre, Un certain Louis Wolfson

Je lis assez peu d’essais mais celui-ci m’a bien happé. Il raconte la découverte tardive par l’auteur de l’œuvre de Louis Wolfson, un écrivain outsider américain qui séduisit l’avant-garde littéraire française des années 1970, entre mascotte et phénomène de foire. Un artiste très étrange qui voulait oublier sa langue maternelle, frôla une vie de clochard avant de gagner à la loterie. J’ai beaucoup aimé que l’auteur cherche à comprendre les sources de son obsession pour ce personnage. Et cette édition comprend une sympathique note de lecture de Wolfson par Paul Auster. La boucle est bouclée.
Ben Lerner, Transcription

Même si j’ai moins aimé son avant-dernier roman, L’école de Topeka, je tiens Ben Lerner pour un des meilleurs auteurs américains contemporains. Transcription est un court roman sur la relation entre un écrivain entre deux âges et son mentor qui va bientôt mourir. Le premier, en allant interviewer le second, casse son téléphone et ne peut plus enregistrer l’évènement. En découle une réflexion somptueuse sur le temps qui passe, la communication, les relations père-fils et bien sûr notre addiction mortifère à la technologie. Il m’a fait penser à Austerlitz de Sebald, que j’aurais pu mettre ici aussi. Et surtout, c’est un roman qui évoque énormément en seulement 150 pages. Quelqu’un a dit que dans chaque roman long, il y a un excellent roman court. C’est le cas ici. C’est Emilie (Emilie Lassus, ndlr) qui dirige la super maison La Croisée, qui me l’a fait découvrir. Merci à elle !
Chantal Thomas, Journal d’Arizona

J’aime beaucoup les textes hybrides et un peu bâtards, entre la chronique, le roman, le journal intime. Ça vient peut-être de ma culture souterraine (zines, disques, mixtapes). Ce journal raconte avec beaucoup de malice comment Chantal Thomas s’est retrouvée prof en Arizona par accident après avoir suivi un amant à New York et avoir été refoulée par l’université qui devait l’accueillir là-bas. Je suis très nostalgique de l’époque (dont j’ai connu le crépuscule) où l’on pouvait voyager avec peu de choses aux USA. Et j’ai adoré sa façon de parler de Marivaux en buvant de la Tequila face au désert américain avant d’aller cruiser les mecs au Mexique.
