Si vous avez envie de jouer aux espions à l’ombre de Téhéran pour apprendre tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l’émirat de Bahreïn. Une ambiance à la John Le Carré dans ce roman qui a été écrit en 2023 mais qui éclaire parfaitement les conflits d’aujourd’hui.

Ilana S. Berry a longtemps travaillé pour la CIA qui l’envoya notamment en Irak en 2004, au moment où l’Agence commençait à douter de la réalité des armes de destruction massive. Après avoir quitté le service, assez désabusée, l’ex-agente de la CIA a finalement renoncé à des mémoires autobiographiques et opté pour la fiction avec ce récit (qu’elle situe à Bahreïn) publié en 2023 en VO sous le titre The Peacock and the Sparrow (Le Paon et le Moineau). Le titre anglais est tiré d’un conte régional évoqué dans ses pages. Le livre sort chez nous cette année dans une traduction signée Charles Dejonge. Son titre français, Dans l’ombre de Téhéran, fait référence à la crainte des étatsuniens (et de la dynastie sunnite au pouvoir) de voir la communauté chiite de Bahreïn infiltrée par les iraniens.

On l’ignore généralement, mais le petit royaume de Bahreïn a connu également son Printemps arabe : c’était en février 2011, et la capitale Manama fut l’une des dernières à se soulever après Tunis, Le Caire, … La répression fut féroce et cibla plus particulièrement la communauté chiite opprimée par la dynastie sunnite aux commandes d’un minuscule état dont les revenus pétroliers s’épuisent rapidement.
L’intrigue du roman se déroule en 2012 quand la CIA, épaulée par le régime en place, cherche à tout prix de quoi incriminer les Iraniens dans la manipulation de leurs coreligionnaires de Bahreïn.
« Je viens de recevoir un appel de nos amis. On prévoit une grosse tempête de sable demain. Ce week-end, le vent viendra du nord. Le message était codé : il y aurait un soulèvement important le lendemain et une cargaison venue d’Iran – armes, argent et matériel destinés aux insurgés – devrait arriver au cours du week-end ». Mais c’était encore une fausse alerte et « malgré tous leurs efforts, les sbires du roi n’arrivaient pas à faire passer les opposants pour des terroristes sanguinaires ».
Dans le bureau de la CIA à Manama, l’agent Shane Collins (52 ans, en fin d’une longue carrière, assez désabusé et porté sur l’alcool) est pressé par ses chefs de faire parler ses sources et de trouver des preuves de l’intervention iranienne. Shane n’a rien d’un James Bond mais il se retrouve pris dans une spirale infernale entre agents doubles ou triples : alors qui manipule qui ?
« — Une dernière question. Quel était mon nom ?
— Ton nom ?
— Mon nom de code. Mon nom de guerre, mon pseudonyme si tu préfères. Pour nous, tu étais Scroop.
— Notre ami américain.
— C’est tout ? « Notre ami américain » ? Il haussa les épaules, amusé. »
Tout se complique un peu plus lorsque Shane tombe amoureux d’une artiste bahreïnienne. Notons au passage que plusieurs péripéties du roman sont inspirées de la réalité, comme l’attentat d’Adliya ou la venue à Bahreïn du chanteur d’opéra Placido Domingo.
Dans l’ombre de Téhéran a été écrit en 2023 donc bien avant que les étatsuniens aillent semer le bazar dans les Émirats du Golfe Persique. Trois ans plus tard, maintenant que l’Histoire a rattrapé tout le monde, cette lecture gagne en saveur et s’avère particulièrement éclairante pour comprendre la géopolitique de ce minuscule émirat, jusqu’ici largement méconnu : le passé récent de Bahreïn éclaire les conflits d’aujourd’hui.
L’intrigue est suffisamment tordue pour rappeler celles d’un Le Carré par exemple, avec une ambiance trouble autour de Shane Collins, un agent traitant chargé de manipuler ses informateurs : « Tu m’aides ou tu me trahis. Tu deviens un héros ou un traître. Le choix t’appartient. »
À plusieurs reprises le récit laisse transparaître l’amertume de l’auteure. Le ton est désabusé et ne manque pas d’épingler les travers de la gente expatriée, « cette petite galaxie mondaine, où les cocktails sont insipides, les perles fausses et les poitrines tout aussi artificielles ». Mais la prose est élégante et l’intrigue – bien qu’un peu longue à se mettre en place – est assez riche pour nous captiver et nous en apprendre beaucoup sur cette région du Moyen-Orient.
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Bruno Ménétrier
