Jack White – Frozen Charlotte : Casser n’est pas plier

Sur Frozen Charlotte, Jack « JWIII » White économise ses moyens pour communiquer une rage qui lui sied naturellement, au risque d’apparaître là où on ne l’attendait plus, c’est-à-dire exactement là où on aurait pu l’attendre.

Jack White- 2026
© David James Swanson

Etrangement, ma dernière publication sur cette plateforme au sujet de Jack White avait eu lieu dans la section de commentaires du live report d’Eric, où nous débattions de la pertinence d’accorder de tant d’attention à un artiste dont le succès n’est pas franchement conditionné par notre soutien. Sur la forme, je suis d’accord. Il est exact que discuter du nouvel album de l’intéressé sera toujours plus bénéfique à notre référencement qu’au sien. En revanche, mon adhésion à cette optique s’arrête là. Je considère que le suivi d’artistes sur le long terme est une part essentielle du travail critique, qui résulte de la posture même de fan de musique. On peut aimer ou pas les nouvelles parutions de carrières millésimées, mais elles demeurent révélatrices de l’endroit où nos héros se trouvent à cet instant de leur parcours créatif. Du reste, on en revient toujours à une exigence de qualité. On trouve du bon et du mauvais dans la nouveauté comme dans la maturation, et remiser le suivi d’un artiste en raison d’un kilométrage accru n’aurait pas plus de sens que de brandir une nouvelle tête sur la simple base de sa récente arrivée dans le circuit. En outre, s’il y a bien un artiste rock des années 2000 qui peut prétendre avoir tracé une voie intéressante, c’est bien John Anthony White, dit Jack. Si l’on résume la carrière du monsieur, on dira que les White Stripes avaient conservé leur intégrité de White Blood Cells à Icky Thump, créant le genre de précédent qui peut facilement porter préjudice à la suite. Ainsi, le consensus est variable quand il s’agit des Raconteurs ou The Dead Weather, mais encore plus concernant l’arc solo de Jack.

Pourtant, si l’on fait preuve de bonne foi, il est difficile de ne pas admettre qu’il y en a pour tous les goûts. Vous avez envie de l’entendre s’installer confortablement dans un rocking chair à l’ancienne ? Blunderbuss et Lazaretto sont riches en blues rock, en piano et de country pour coffee shop, et vous donneront à coup sûr l’impression d’enfiler des pantoufles auditives. Vous souhaitez être désarçonnés, voire brusqués ? Les expérimentations de Boarding House Reach et Fear Of The Dawn sont susceptibles de récompenser vos pulsions. Vous préférez l’épure et calme, comme un signe de maturité assagie ? Entering Heaven Alive fera très probablement l’affaire. Pire encore, No Name avait abattu le dernier rempart critique qu’on l’on pouvait encore invoquer pour dévaluer Jack White en solo. Le fameux « oui, mais… Tout cela est fort bien mais il faut se rendre à l’évidence, il ne fera plus de musique comme pendant les White Stripes. » No Name se posait précisément là, sans donner l’impression de forcer le trait, et Jack prenait même la peine de nous rappeler, sur une chanson comme That’s How I’m Feeling, qu’il était bien le gars qui avait jadis gravé Seven Nation Army. Encore une fois, on peut ou pas aimer ce qui nous est servi, mais on sera forcés de reconnaître que la carte de l’établissement a su parer à toute éventualité.

Ce qui nous amène à notre sujet du jour, Frozen Charlotte. Sur le papier, cela pourrait évoquer un dessert surgelé à ajouter au menu précité, mais il n’en est rien. Le terme Frozen Charlotte désigne ces poupées rudimentaires, moulées sans articulations dans une porcelaine bon marché, et qui jouirent d’une certaine popularité durant l’époque Victorienne. Leur petite taille les rendait facile à cacher dans un gâteau et idéales pour peupler une maison de poupées. L’idée est celle d’un objet dont le prix commercial est faible, mais susceptible d’acquérir une valeur bien supérieure pour peu qu’on y projette son imagination. Jack White, que l’on sait amateur d’objets et d’antiquités en tous genres, semble donc nous inviter à traiter ainsi ce nouvel album. L’introduction par G.O.D. And the Broken Ribs est peut-être la mise dans le bain la plus directe que Jack ait offerte depuis les White Stripes. La cadence de la chanson est proche de celle de Archbishop Harold Holmes sur l’album précédent. Le groove est simple, linéaire, mais offre de l’espace aux musiciens pour se dégourdir les jambes. Les claviers, la basse et la batterie ont ainsi droit à de courts solos qui relancent le riff, tandis que White monte dans les tours au micro avec l’aplomb qu’on lui connaît. Ce dispositif augure d’ailleurs l’une des principales lignes directrices de l’album au sens large. Le dialogue entra la voix et la guitare semble constant, plus central encore que sur n’importe lequel des opus solos de Jack.

Derecho Demonico est un nouvel exemple de cette direction, sur un riff grinçant qui semble répondre aux phrasés du couplet comme une seconde ligne de chant. Le solo de guitare qui fait irruption vers la deuxième minute confirme ce ressenti. Même au regard des standards de White, son jeu lead a rarement sonné aussi délibérément vocal, semblable à ces jappements suraigus qu’il aime glisser entre deux riffs. Celui de There’s Nobody There est à la fois bluesy and lourd, dans une tradition Zeppelinienne relativement indémodable. Raising The Grain prend son élan sur un jungle beat à la Bo Diddley, surplombé par une guitare slide qui rappelle forcément les grandes heures des White Stripes période Icky Thump. À la batterie, Patrick Keeler (Raconteurs, Greenhornes, Afghan Whigs) fait pétarader sa caisse claire avec l’aisance d’un véhicule tout terrain. You’ll Never Fix Me est une nouvelle tranche de rock énervé avec des guitare hérissées et une harmonie au mellotron qui ajoute une touche de mélancolie sixties à un ensemble bien musclé, où Jack n’hésite pas à hurler pendant que la section rythmique pilonne sans férir.

Le blues déjanté revient en force sur Nobody Knows, dont les paroles sardoniques témoignent de l’évolution spirituelle de Jack au cours des dernières années. Rappelons que, comme Scorsese, White a jadis hésité à se faire prêtre avant de choisir la voie artistique (ainsi que celle de tapissier, initialement). Récemment interrogé sur son rapport à la religion, il avait déclaré « J’ai lu dans une revue scientifique que certaines molécules, lorsqu’elles sont exposées à de très forts volumes sonores, peuvent se déplacer ou changer. C’est sans doute cela, Dieu. ». Sur Frozen Charlotte, la prose est encore plus cryptique qu’auparavant, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas en saisir le sens. Il faut néanmoins faire preuve de précaution, Jack s’étant toujours défendu d’une écriture autobiographique. Selon lui, ses chansons sont davantage à réceptionner comme de petites pièces de fiction, souvent écrites du point de vue d’un personnage, sans nécessairement offrir une résonance directe avec sa psyché d’artiste. Cependant, on peut supposer que certaines thématiques peuvent tout de même refléter des préoccupations à lier à un état d’âme. De la même manière que beaucoup des textes sur Entering Heaven Alive semblaient porter une candeur qu’on pouvait lier à son mariage avec Olivia Jean Markel, Frozen Charlotte semble emprunt d’une désillusion et d’un sarcasme récurrents qui pourraient correspondre au contre-coup de leur récent divorce. Pourtant, cette ironie funeste semble largement surpasser l’intime. On sait que White a publiquement manifesté son opposition à Donald Trump, et il est possible que les visions d’apocalypse de ses textes aient pu être informées par l’actualité de son pays, ou du moins en partie.

À ce titre, Nobody Knows est une diatribe sur l’ignorance qui n’implique pas systématiquement le bonheur. L’évocation divine devient synonyme de moquerie, comme si le responsable du cosmos n’avait d’autre priorité que de rire de sa création, et la supposition que, quelque part, quelqu’un pourrait expliquer tout cela sonne moins comme un espoir que comme une accusation. G.O.D. And the Broken Ribs mettait d’ailleurs le jardin d’Eden et la fin du monde sur le même plan, comme si Adam et Eve avaient commis une terrible erreur en refusant de simplement rester frère et sœur. Une boutade qui fait écho jusqu’à la création des White Stripes, ce couple divorcé se faisant passer pour une fratrie, à même de s’amuser comme deux gosses en faisant gronder les watts dans leur propre Eden musical, qu’il leur a ensuite fallu abandonner. Choisi comme extrait annonciateur de ce nouvel album, Dollar Bill illustre parfaitement la capacité de White à allier des formes anciennes à une forme d’expérimentation contemporaine. La slide des riffs est vintage à souhait, de même que le call and response des couplets, sorte de harangue heavy blues à la Humble Pie. En revanche, les stridences de guitares qui ponctuent chaque section et accompagnent le solo ne pourraient guère émaner d’une autre période et d’un autre artiste, avec ce mélange de fuzz et de bidouillages de science-fiction, typiques d’une approche de l’instrument telle que Jack l’a perfectionnée sur ses quatre derniers albums. Pour le reste, la structure de la composition demeure rudimentaire, mais son format compact permet de ne pas s’ennuyer outre mesure.

Encore plus courte, I Can’t Believe What I’m Hearing est l’une des compositions les plus aguicheuses de cette nouvelle fournée. Une intro qui ne perd pas son temps, des harmonies sinueuses proches du meilleur des Raconteurs, une guitare qui poignarde les tympans alors que la batterie double les coups. Là encore, les évocations romantiques du textes sont constamment ouvertes à l’ironie (I need you like a horse needs shoes), faisant comprendre que l’appel d’un être cher peut parfois masquer un désir de sophistication qui n’est pas forcément altruiste, ni humaniste. Thick As Thieves swingue et trébuche avec art, portée par une caisse claire nerveuse et un orgue Hammond qui tient la dragée haute aux pentatoniques que Jack fait déferler avec une rage palpable dès les premières secondes. Sur All Alone Again, il semble tout aussi heureux de retourner à un blues qui n’est pas sans rappeler Ball and Biscuit. Il s’écoule près d’une minute avant que le chant n’apparaisse et le premier solo de guitare a lieu juste après le premier couplet. Du côté des troupes, Dominic Davis et Patrick Keeler sont attentifs aux moindres variations sonores, accompagnant chaque rafale et chaque caresse avec le juste degré d’accentuation. Dans un registre plus linéaire, la verve de She’s In A Frenzy fleure bon le stupre de Detroit, guidé par une cymbale ride et un orgue parfaitement dosés.

La composante politique affleure plus ouvertement sur Making Contact, ou Jack semble déplorer la normalisation de la post-vérité et l’avarice des plus fortunés, qui usinent du contenu pour endormir la frustration des masses. Il est d’ailleurs intéressant de sentir, au travers de ce qu’il envisage sans doute comme de la fiction, un glissement de son point de vue sociétal qui répond à son évolution en matière de religion. White, qui n’est certainement pas anti-capitaliste (il peut se vanter d’avoir bâti un véritable succès commercial avec Third Man Records) semble pointer la responsabilité de chacun dans ce qui finit par nuire au plus grand nombre. Neighbors Blues clôt d’ailleurs Frozen Charlotte sur cette note d’ambivalence, exprimée par un texte qui compte parmi le meilleur de ce que Jack a produit en tant que parolier. La chanson s’inscrit dans la forme du « crowing rooster blues », bien connue des amateurs de delta blues. S’agissant de White, on compte bien sûr trois coqs au lieu d’un seul. Là où cette métaphore d’un nouveau jour était généralement associée à un questionnement existentiel, elle est ici l’incarnation d’une forme d’envie et d’individualisme farouche. Le narrateur interprète la solidarité de ses voisins comme un désir de voyeurisme et finit par les menacer, faisant revenir les trois coqs d’une façon qui fait douter de sa bonne foi. Voici une traduction partielle, rendue dans la langue de Pierre-Hughes Herbert : Trois coqs qui chantent / Sur le toit de mon voisin et pas sur le mien / J’ai tant de problèmes que mes voisins pensent pouvoir résoudre / Je n’ai aucun problème qu’ils ne pensent pas pouvoir résoudre / Oui, mes haies sont trop hautes, n’est-ce pas ? / Ils veulent garder un œil sur moi / Pour bien en profiter / Je vais faire la même chose / Les voisins n’ont jamais rien de bien à dire / Je sais qu’on a besoin d’eux / Mais pas chez moi / Un pas de plus et vous êtes morts / Et sur votre tombe / Trois coqs monteront la garde.

Ambiance…

Mattias Frances

Jack White – Frozen Charlotte
Label : Third Man Records
Date de Sortie : 10 juillet 2026

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