Avec sa série Le Bureau des affaires occultes, Éric Fouassier s’est imposé comme l’un des maîtres du roman historique et d’aventure. Passionnés par ses intrigues qui nous entraînent dans le Paris du XIXᵉ siècle, nous lui avons demandé de partager quelques-unes de ses lectures favorites.

Depuis le lancement de la saga Le Bureau des affaires occultes, on suit avec intérêt chaque nouvelle parution d’Éric Fouassier. Comme nous apprécions particulièrement son travail, nous avons eu envie de lui demander quels étaient ses livres de chevet, mais aussi les dernières lectures qui l’ont marqué. Comme on pouvait s’y attendre il y a des récits historiques, mais pas seulement. On trouvera du Céline, du Buzzati, du polar, mais aussi de la BD avec Alix, notamment.
Eric Fouassier : Mes parents m’ont fait le plus beau cadeau qu’on puisse offrir à un enfant en promettant de ne jamais me refuser l’achat d’un livre. Du coup, je suis devenu un grand lecteur, qui plus est très éclectique. La romance et le feel-good mis à part (je ne lis pas pour être cocooné ou brossé dans le sens du poil), je lis vraiment de tout.
5 livres du moment :
Printemps à la Charité de Philippe Pelaez et Alexis Chabert

C’est le troisième tome d’une série d’enquêtes policières en bandes dessinées qui en comptera quatre en tout. La présente histoire se déroule à la fin du 19ème siècle, ce qui ne peut que me séduire, et évoque l’incendie du Bazar de la Charité pour mieux nous conter une histoire de vengeance particulièrement retorse. Au-delà de l’intrigue parfaitement agencée, ce sont surtout les dessins à l’aquarelle de Chabert qui valent le détour. Chaque planche est magnifique et certaines cases sont des hommages assumés aux artistes de l’époque : Mucha, Monet, Caillebotte, Fantin-Latour… Du grand art !
Le marquis d’Orgèves, de Philippe Cavalier

Philippe Cavalier est un auteur qui ne rencontre malheureusement pas le succès qu’il mériterait. Nous avons en commun d’aimer l’Histoire avec un grand H, l’aventure et les personnages flamboyants. Et Dieu sait que son Marquis d’Orgèves appartient à cette catégorie ! Courageux, fin bretteur, séducteur, mais aussi et surtout désinvolte, misogyne, imbu de lui-même, c’est un personnage qu’on prend plaisir à aimer et à détester tout à la fois. Il faut lire l’intégrale de ses aventures qui réunit en fait trois romans, Le trésor des Fils de France, La couronne de cendres et Le jardin des épées. Il y a du Fanfan la Tulipe, du Cyrano de Bergerac et du Casanova dans ce gentilhomme plein de panache qui nous emporte avec lui aux quatre coins du monde, le tout écrit dans un style superbe.
Les morsures du silence, de Johana Gustawsson

Je me souviens de la première fois où j’ai entendu parler de Johana. C’était sur un salon du polar où nous étions logés chez l’habitant. On m’annonce que je vais partager la même maison avec une certaine Johana Gustawsson et je m’attendais à voir débarquer une grande blonde venue du Nord qui m’aurait obligé à rafraîchir mon anglais quelque peu déficient. Or, voilà que je me retrouve en face d’une petite brune charmante, à l’accent chantant du Sud de la France ! Depuis, je m’étais promis de découvrir au moins l’un de ces romans et, compte tenu de mes propres liens avec cette récompense littéraire, je me devais de lire le présent ouvrage qui a reçu le prix Maison de la presse en 2025. Là encore, un récit de vengeance, mais portant sur une thématique qui résonne cruellement avec une actualité brûlante, puisqu’il y ait question de la violence faite aux femmes et notamment des viols et agressions sexuelles.
La vie meilleure, d’Étienne Kern

L’auteur fait revivre un pharmacien qui fut jadis fameux et qui se consacra au soulagement des maux de ses semblables. Son nom, Coué, ne dit sans doute plus grand-chose aux jeunes générations. C’est seulement quand on lui accole un certain substantif que la lumière se fait. La méthode Coué ? Ah oui ! ça je connais ! La belle idée du romancier est d’avoir fait se croiser ici la destinée de cette célébrité quasi oubliée avec l’histoire de ses proches frappés par le deuil d’un enfant. Le livre prend alors une autre dimension, plus humaine, plus universelle. Il devient une œuvre de consolation, écrite dans un style magnifique. À cet égard, les dernières pages sont d’une rare beauté.
Deuils de sel de Cécile Baudin

Cécile est une vraie copine de plume. En l’espace de trois ans et de quatre livres, elle s’est taillée une jolie place dans le cercle étroit des meilleurs auteurs francophones de romans policiers historiques. Ses qualités peuvent se résumer en quelques mots : une documentation historique approfondie, des personnages forts et incarnés, une fibre sociale d’une rare sensibilité et, surtout, un travail sur le style qui métamorphose chacun de ses livres en véritable petit bijou. Son nouveau roman, Deuil de sel, nous immerge dans une paisible bourgade thermale au début des années soixante. Des disparitions étranges, un meurtre terrible, un corbeau mystérieux, deux enquêtes dans des temporalité différentes mais qui finissent par se rejoindre… tous les ingrédients sont réunis pour subjuguer le lecteur jusqu’à la dernière page.
5 livres pour toujours :
Eric Fouassier : Difficile de faire un choix quand, depuis près de 50 années, la première action de presque toutes mes journées consiste à se plonger dans la lecture d’un ouvrage. Je préfère évoquer juste des livres qui ont été pour moi des chocs ou des déclencheurs.
L’île maudite, de Jacques Martin

C’est le premier album d’Alix que j’ai lu et je me souviens d’en être sorti absolument émerveillé. Au sortir de Tintin et d’Astérix que mon père nous lisait le soir avant le coucher, je découvrais une bande dessinée qui réunissait tout ce qu’aimait déjà le gamin de 10 ans que j’étais alors : l’Histoire, le mystère, l’aventure … J’étais fasciné par le talent de Martin à reconstituer la Carthage de l’époque et à y faire évoluer les personnages nés de son imagination, sans pouvoir deviner bien sûr que cela influencerait mes propres écrits, des décennies plus tard.… Et puis quelle histoire, avec des rebondissement dingues qu’on n’appelait pas encore des « plot twist » !
L’Âne Culotte, de Henri Bosco

Voilà un livre qui a littéralement changé ma vie ! C’est en refermant sa dernière page que je me suis lancé dans l’écriture de mon premier manuscrit à 15 ans. J’étais tombé sous le pouvoir magique des mots. Ce roman qui racontait comment un vieux bonhomme peut attirer à lui, grâce à un charme secret, toutes les créatures de la terre, m’a ensorcelé et je lui dois ma vocation d’écrivain. Pourtant, de nos jours, on ne lit plus guère Bosco. Même du temps de son succès, il était mésestimé et rangé à tort parmi les écrivains de terroir ou les auteurs pour la jeunesse puisque les pages de son plus grand succès L’enfant et la rivière nourrissaient les dictées d’alors. Or, à mes yeux, Bosco est un auteur de la dimension d’un Jorge Luis Borges. C’est le plus grand écrivain français de l’invisible. Il faut oser se plonger dans ses plus grands romans : Malicroix, l’Antiquaire, Un rameau de la nuit…
Voyage au bout de la nuit, de Louis-Ferdinand Céline

D’accord, Céline n’était pas un être très fréquentable, mais quel auteur ! Je me souviens du choc que j’ai éprouvé quand j’ai lu pour la première fois quelques pages du Voyage à 15 ans, en classe de seconde, dans mon manuel scolaire. Une véritable claque ! Le Voyage, je ne le connaissais jusque-là que par ouï-dire grâce à mon père qui vénérait ce bouquin. Le jour même, je me suis précipité en librairie pour m’acheter mon propre exemplaire et j’ai dévoré ce pavé. Il regorge de pages sublimes et quel regard porté sur l’humanité ! Mais surtout quel style ! Il faut comparer avec ce qui s’écrivait en 1932, date de la parution du Voyage, pour se rendre à l’évidence : ce livre est un monument de la littérature mondiale, et Céline est un écrivain de génie !
Le désert des Tartares, de Dino Buzzati

Un roman que j’ai découvert lors de mon service militaire en Allemagne, dans des circonstances qui faisaient écho aux situations vécues par les personnages, tous des soldats en garnison dans un fort perdu, sur une frontière imaginaire, et qui s’interrogent sur la finalité de leur mission. Dès la première lecture, j’ai été fasciné par l’économie de moyens dont fait preuve Buzzati pour nous parler du sujet sans doute le plus universel : la vanité de l’existence humaine. Plus tard, lorsque j’ai disséqué un peu plus le roman, j’ai compris en partie d’où venait cette fascination ; elle tient à la parfaite adéquation entre la forme du roman et son propos. Buzzati cherche à nous faire toucher du doigt le côté dérisoire de toute vie humaine, soumise à la dure loi du temps qui passe. Pour cela, il dissocie le temps du lecteur qui est toujours le même (chaque chapitre compte à peu près le même nombre de pages) et le temps des personnages qui ne fait que s’accélérer (le premier chapitre raconte une seule journée de la vie du héros, le second quelques jours, le troisième plusieurs semaines… et les années filent ainsi de plus en plus vite jusqu’à une fin en forme d’anti-apothéose). Magistral !
La pitié dangereuse de Stefan Sweig

C’est le premier roman de Zweig que j’ai lu et il m’a profondément touché. Comment demeurer insensible à l’histoire de ce jeune officier de cavalerie qui est convié dans le château d’un riche commerçant et qui se croit obligé d’inviter la fille de son hôte à danser, ignorant qu’elle est paralysée ? Soucieux de réparer sa bévue, il va, malgré lui, accumuler les maladresses et susciter l’amour de la jeune fille, ce qui provoquera la mort de celle-ci. Un grand roman sur la subtilité des sentiments qui, même lorsqu’ils sont bons comme la pitié ressentie pour autrui, peuvent conduire à des désastres, sur la fragilité de l’âme humaine, mais aussi une peinture, toute en finesse, des préjugés sociaux au début du siècle dernier.
