Depuis le temps qu’on attendait que la musique de Lucie Shame, que nous avions découverte en live il y a déjà 5 ans, soit gravée en album, voilà, on y est presque. En avant-première de la parution de son album, nous lui avons demandé de nous parler de ses goûts musicaux à travers un 5+5. Voici ses réponses, avec de riches et précieux commentaires…

Quand on lui a demandé de se présenter à nos lecteurs, voici ce qu’elle nous a répondu : « Maman jeune, pianiste classique, veuve d’un repris de justice, lesbienne timide… » Un sacré programme, original, contre-intuitif, qui correspond pourtant bien à ce que nous avions ressenti en la découvrant à l’International en 2021. Dans ces multiples expériences, Lucie Shame a trouvé de quoi nourrir son indie-rock, oscillant entre noirceur et auto-dérision, et nous fait penser à des musiciennes comme PJ Harvey, Shannon Wright ou Vera Sola. Des artistes de très haut niveau dont l’influence pourrait se révéler écrasante, mais gageons que, après des années de pratique sur les scènes parisiennes ou bretonnes, Lucie a trouvé sa propre voie.
Elle a déjà sorti deux singles, Fields & Worms, une chanson qui parle du suicide, et Beautiful Dyke, qu’elle qualifie elle-même de « chanson pop gay et gaie ». Et son premier album devrait sortir en novembre prochain.
5 disques du moment :
Ezra Furman – Goodbye Small Head
Je bénis le jour assez récent où j’ai découvert cette artiste. Ezra Furman est quelqu’un d’unique, qui me « parle » littéralement. Je retrouve chez elle une honnêteté et une liberté punk pour moi essentielles. Ses chansons, sa voix sont incroyablement belles, vraies et touchantes. Je l’ai vue en concert en janvier, j’étais au premier rang, dans une communion timide avec elle, j’ai chanté sur toutes les chansons et je me sentais vraiment bien. Je n’avais pas ressenti cela aussi intensément depuis mon premier concert (PJ Harvey au Bataclan en 1995). Ezra Furman est ma plus grande inspiration ces temps-ci. D’ailleurs, lors du concert en janvier, j’ai récupéré son médiator qu’elle avait perdu – il s’était retrouvé à mes pieds ! Je pense que ça me porte chance de jouer avec 😊 ! J’ai eu beaucoup de mal à choisir une seule chanson / un seul album, et vraiment je vous invite à digger la discographie (une dizaine d’albums, tous excellents) et les clips, artistiques (allez voir Take off your sunglasses !), de cette artiste incroyable.
Théa – Comète
Pas de faux-semblants non plus chez Théa : son EP Comète m’a accompagnée une nuit de voyage en bus vers Toulon pour aller mixer mon album, et j’ai tout ressenti avec les sens aiguisés : cette musique a un effet immédiat, on ressent une rage heureuse, adolescente, elle infuse, on l’absorbe directement. Cette chanson reflète mon côté « borderline ». Des chansons efficaces et tapageuses, une production puissante et DIY, franchement j’aimerais bien avoir des tips de Théa ! (en plus elle habite à Marcoussis, pas loin de chez moi)…
Lola Young – From Down Here (c’est un single, il vient de sortir, l’album n’est pas encore paru)
« It’s my favorite place, so why do I hate it here? » Cette chanson belle et triste me plonge dans une mélancolie heureuse qui m’apaise. La lecture de la nouvelle de Maupassant, Pierre et Jean, a eu le même effet sur moi, pour les mêmes raisons : le triste, quand il est beau, fait mon bonheur.
Black Pumas – Black Pumas
Il n’y a pas que les chansons tristes dans la vie (quoique, dans la soul des Black Pumas, je vois une certaine mélancolie), et j’adore les Black Pumas. J’écoute leur premier album très souvent, notamment sur les trajets pour aller jouer en concert, afin d’apaiser ma nervosité. Cette chanson, Black Moon Rising, a servi de référence pour la batterie pour deux titres très différents de mon album à venir : le roulement de caisse claire du début est repris dans I Need to Touch the Dark – le prochain single !-, et le motif soul qui arrive immédiatement après (avec la charley qui est jouée puis bloquée pour une sensation de suspension vaporeuse) est utilisé dans la chanson la plus chelou de l’album, Verlaine.
The Reed Conservation Society – Sing a Song That Never Ends
Je rends ici hommage au groupe où œuvre l’arrangeur, musicien et humain aussi gentil que talentueux qui a enregistré et arrangé les chansons de mon album à venir. Mathieu Blanc est trompettiste, guitariste, arrangeur. C’est mon George Harrison à moi. Vous pouvez écouter sa trompette et ses chœurs dans Beautiful Dyke, qui vient de sortir. The Reed Conservation Society vient de sortir son deuxième album, aux belles chansons, qui me font penser à des icônes richement enluminées, alliant le songwriting délicat de Stephane Auzenet et les arrangements sensibles de Mathieu, Stéphane et les deux autres humains qui les ont rejoints, Cédric et Nicolas. Humains et sensibles. Pour moi les meilleurs artistes sont souvent les plus sympas (cf. Paul Mc Cartney), même s’il peut y avoir des exceptions.
5 disques pour toujours :
PJ Harvey – Rid of Me
J’ai découvert PJ Harvey à 13 ans, via une K7 faite par un ami de mon frère. Face A, The Breeders. Face B, je tombe sur cette chanson, Man Size Sextet : je rembobine et la réécoute au moins sept fois de suite intensément, fascinée. Immédiatement je devins obsédée par PJ Harvey : je pensais sincèrement être sa plus grande fan au monde. Encore aujourd’hui, elle m’inspire énormément. En tant qu’artiste, je trouve que l’on doit faire attention à ce que l’on « ingère » musicalement, car cela ressortira dans nos créations. D’où la nécessité d’une nourriture musicale variée et de bonne qualité. Avec PJ, nul danger d’être mal influencée, et on retire toujours de bonnes idées de sa fréquentation, que ce soit en termes de live ou de musique.
The Beatles – Paperback Writer (Pas un album mais toute la discographie…)
Les Beatles font partie, avec Nirvana, PJ Harvey, Schubert, Edith Piaf et Brassens, de mon panthéon depuis l’adolescence. J’ai été hospitalisée à cette époque pour « anorexie atypique » (mâtinée de boulimie), et j’écoutais et chantais Help des Beatles sur « l’album rouge » (la compilation), cela m’a aidée dans des moments difficiles. J’ai ensuite eu l’intégrale à Noël à 17 ans, et je l’ai beaucoup beaucoup écoutée depuis. J’ai appris la guitare à 14 ans en reprenant les chansons de mes groupes préférés. J’avais deux songbooks des Beatles. Pour certaines chansons, je ne connaissais pas la mélodie originelle, je jouais les accords indiqués en improvisant une mélodie au chant. J’ai ainsi créé une version assez punk de Paperback Writer. J’ai sélectionné cette chanson; car elle résume assez bien ce que je ressens lorsque je fais la « promotion » de mes chansons : « Dear Sir or Madam would you hear my song (…) I’m a « singer -song writer, singeeer song writer»
Nirvana – Unplugged from New York
Nirvana est un de mes groupes préférés, une de mes plus fortes influences. Kurt Cobain a à mes yeux un sens mélodique du niveau de celui de Schubert ou des Beatles, et ses textes sont d’une poésie directe, sombre, infernale, beaucoup axée sur la difficulté à trouver sa place, qui me parle énormément car je souffre d’anxiété sociale : j’aime les gens mais j’ai très peur de ne pas être aimée d’eux, j’alterne repli sur moi et audaces de grande timide. J’ai choisi l’Unplugged in New York car c’est peut-être l’album de Nirvana où la voix d’écorché vif de Kurt Cobain me touche le plus, notamment sur cette chanson, Lake of Fire, qui est une reprise des Meat Puppets. Lorsque j’ai écrit mes premières chansons vers 17 ans, l’une s’appelait Duluth, en référence à cette chanson. C’était une chanson où j’allais à Duluth, suivant un gars très maigre et très grand qui s’avérait être la Mort.
Brassens – l’Intégrale
J’ai découvert Brassens à l’adolescence, ça a été dès le début une évidence, un coup de foudre pour la vie. J’ai eu l’intégrale pour mes 16 ans. Tant d’empathie, d’ouverture d’esprit, de liberté, de beauté et d’émotion dans le texte, la diction et la musique ! Brassens est un de mes dieux. J’ai choisi la chanson les Oiseaux de Passage (Poème de Jean Richepin), car elle résume une valeur qui me porte : l’anticonformisme et la liberté, à l’opposé de la recherche d’une vie confortable mais non choisie. Oui Brassens était punk. Un poète punk, qui a décidé d’étudier la littérature seul, toute la journée, pendant plusieurs années, pour faire ses chansons, au lieu de chercher un travail. Il a bien fait.
Janis Joplin with Big Brother and the Holding Company – Live at Winterland ‘68
Janis Joplin était sincère, vraie, vivante, généreuse. Un modèle éternel. Ce live est une bombe d’énergie rock sincère. On est là pour ça non, se sentir entier et ressentir ?
