[Live Review] Les Eurockéennes de Belfort 2026

La trente-sixième édition des Eurockéennes de Belfort a une nouvelle fois rencontré un succès qui ne se dément pas. Sa programmation, mêlant artistes confirmés et jeunes révélations, trouve toujours son public : ils étaient 125 000 festivaliers à profiter d’un temps estival et d’une Coupe du monde de football en toile de fond.

Les Eurockéennes voie lactée

Jeudi 2 juillet 2026

D’entrée de jeu, Upchuck lâche une déferlante de punk aux contours hardcore, noise, voire shoegaze sur certains morceaux issus de ses trois albums parus depuis 2022. Le groupe d’Atlanta, emmené par l’explosive chanteuse KT, n’est pas là pour faire de la figuration. Malgré un horaire précoce, les Américains jouent sur la grande scène comme si leur vie en dépendait. La formation métissée enchaîne les brûlots fuzzy comme Forgotten Token ou Freaky, se montre plus indie pop avec le single New Case, avant de virer vers une noisy pop abrasive sur Nyag. Mais Upchuck excelle surtout dans les morceaux les plus rapides, flirtant avec le hardcore, comme In Your Mind ou Our Skin.

social distorsion (6)

À peine le temps de reprendre son souffle après cet uppercut sonore que débarquent les vétérans de Social Distortion. Remis de son cancer des amygdales, Mike Ness affiche une élégance intacte. Pantalon noir, chemise et chaussures blanches, il arbore toujours ses nombreux tatouages et un pendentif en forme de fer à cheval. À ses côtés, le bassiste Bret Harding, tout de noir vêtu, le guitariste Johnny Wickersham, impeccablement gominé façon années 1950, le batteur David Hidalgo et le claviériste David Kalish complètent une formation au look parfaitement accordé. Social Distortion pioche dans toute sa discographie pour offrir un rock classique sous haute tension. La voix de Mike Ness évoque parfois celle de Bob Mould, en plus rocailleuse, notamment sur Mommy’s Little Monster. Des déflagrations punk de Born to Kill ou The Creeps, le groupe passe sans effort à un rock américain musclé. Le premier échange avec le public se résume à un « Good morning ! », avant que Mike Ness ne présente Partners in Crime, son morceau préféré du dernier album Born to Kill, paru en mai 2026. Son solo de piano défrise quand même les plus irréductibles des punks. Les sonorités d’orgue apportent ensuite une touche plus seventies sur Dear Lover et Tonight. Avant de conclure avec Don’t Drag Me Down, Mike Ness règle ses comptes avec « le singe orange de la Maison-Blanche », ponctuant son discours de plusieurs « USA sucks » et autres « Shame on us ». Impossible de se méprendre sur le message.

THE OFFSPRING (7)

Changement total d’ambiance avec The Offspring. Les Californiens semblent tout droit sortis d’un épisode de Scooby-Doo : fun, décontractés et éternels adolescents. Ils attaquent immédiatement avec leur tube Come Out and Play, avant d’enchaîner des morceaux toujours aussi efficaces, même si les tempos paraissent un peu moins rapides que sur disque. Want You Bad voit apparaître un clavecin, tandis que le refrain de Staring at the Sun est repris en chœur par le public. Deux squelettes gonflables crachant de la fumée surgissent alors sur scène, et Hammerhead rappelle par instants Ace of Spades de Motörhead. Les deux leaders multiplient les plaisanteries et jouent les faux idiots, enchaînant les gimmicks : un extrait de Paranoid de Black Sabbath, Crazy Train d’Ozzy Osbourne, sans oublier l’inévitable et ignoble In the Hall of the Mountain King d’Edvard Grieg, ce thème que tout le monde connaît sans toujours savoir d’où il vient. The Offspring ose même une reprise étonnamment réussie de Love Story de Taylor Swift, offre un solo de batterie, lance d’immenses ballons dans la foule, puis fait résoner Why Don’t You Get a Job?. Le rappel se fait plus pop avec You’re Gonna Go Far, Kid, avant un Self Esteem aux accents nirvanesque.

Airbourne, enfin, célèbre la sueur, le gazole et les cheveux gras. Ça court dans tous les sens et ça joue comme si la fin du monde était imminente. Contrepoids parfait au set plus festif de The Offspring, les Australiens ne se posent aucune question et balancent des riffs dévastateurs, comme un AC/DC sous amphétamines. Gutsy donne immédiatement le ton, suivi de Too Much, Too Young, Too Fast, qui enfonce le clou dans les vestes en jean sans manches. Les morceaux s’enchaînent sans le moindre temps mort. Ready to Rock fonce tête baissée, précédé par Breakin’ Outta Hell et son solo de guitare hémorragique. Runnin’ Wild clôt le concert sous un déluge de riffs acérés et un refrain repris par les quatre musiciens, dignes héritiers de Rose Tattoo et, bien sûr, d’AC/DC.

 

Vendredi 3 juillet 2026

MAN_WOMAN_CHAINSAW

Les six Londoniens de Man/Woman/Chainsaw, aux allures de lycéens, investissent la grande scène sans la moindre pression apparente. Leur rock protéiforme navigue entre folk rock et envolées plus saturées, que viennent adoucir les voix féminines de la bassiste-chanteuse Vera Leppänen et de la claviériste Emmie-Mae Avery. La violoniste Clio Starwood se donne à fond tandis que les guitaristes tissent un épais mur de distorsions, soutenus par la frappe solide de la batteuse Lola Cherry. Les singles Only Girl et Get Up and Dance remplissent parfaitement leur rôle, mais c’est surtout le très accrocheur Nosedive qui remporte tous les suffrages.

JOY CROOKES

Sur la scène du chapiteau, la princesse neo soul Joy Crookes fait son apparition vêtue d’une jupe camouflage et d’un tee-shirt noir et blanc à l’effigie des mythiques Young Marble Giants. Originaire du quartier londonien d’Elephant and Castle, elle incarne à merveille le multiculturalisme de la capitale britannique en proposant une néo-soul raffinée, dont le chant évoque aussi bien Billie Holiday qu’Amy Winehouse. Ses musiciens font preuve d’une grande maîtrise, enrichissant les compositions d’arrangements jazzy, dub et soul. Somebody to You et Feet Don’t Fail Me Now mettent les corps en mouvement, Perfect Crime et I Know You’d Kill diffusent une énergie communicative, tandis que When You Were Mine s’appuie sur une rythmique chaloupée. Joy Crookes quitte la scène sous les sourires d’un public conquis, avec l’impression d’avoir transporté Belfort dans un Londres aussi cosmopolite que fascinant.

À la Loggia, Dove Ellis séduit par sa voix perchée, quelque part entre Jeff Buckley et David Byrne. Au menu : une folk délicate, interprétée avec beaucoup de retenue et de sensibilité. Heaven Has No Wings et Love Is se distinguent particulièrement et apportent une douceur bienvenue en ce début de soirée.

ULTRA VOMIT

Retour sur la grande scène où c’est la fête du slip avec Ultra Vomit. Les Français assument pleinement leur statut de groupe de metal parodique et cochent toutes les cases du burlesque. Une tradition nantaise qui rappelle les facéties d’Elmer Food Beat ou d’Öenix et leur fameux titre interdit Ils veulent coucher avec Sheila. Le public en redemande et se prête volontiers au jeu.

a6el Eurockéennes

Au même moment, dans un décor champêtre, le jeune rappeur suisse A6EL mesure difficilement l’enthousiasme suscité par ses chansons. Une guitare funky aux accents new wave, un séquenceur de basse, un clavier et une batterie précise propulsent des titres comme J’attends au Carrefour Market ou Soleil vers un séduisant croisement entre rap, pop et funk. Le jeune artiste évoque les petits riens du quotidien avec une sincérité désarmante. Ma Jolie Maison en est la démonstration la plus éclatante. Une belle découverte.

SLEAFORD MODS

Il est 22 h 15 sur la plage. Un ordinateur posé sur un flycase, un micro à côté : le décor est planté. Sleaford Mods déboule sans la moindre présentation et attaque d’emblée avec deux extraits du nouvel album The Demise of Planet X : l’excellent The Good Life, puis Megaton. Andrew Fearn, désormais barbu, a troqué son légendaire immobilisme alcoolisé contre une danse frénétique. Face à lui, Jason Williamson livre une prestation totale. Il se donne corps et âme au spoken word, adopte une gestuelle de gallinacé enragé, éructe des « fuck » et des « cunt » à répétition tout en réglant ses comptes avec la politique sociale britannique. Toujours aussi minimalistes, les compositions traversent les années sans prendre une ride. Jason Williamson se souvient avec amusement de leur premier passage aux Eurockéennes, en 2015, devant une poignée d’une soixantaine de spectateurs, et savoure aujourd’hui cette plage bien fréquentée, couverte de bobs et de casquettes. Aucun temps mort : le duo enchaîne avec sa reprise de West End Girls des Pet Shop Boys, avant Elitest G.O.A.T., dont la voix d’Aldous Harding est préenregistrée. Le concert s’achève avec les dévastateurs Tied Up in Nottz, Jobseeker et Tweet Tweet Tweet.

À quelques mètres de là, THK manipule ses machines avec une précision d’orfèvre. Son electro-dub-acid, hypnotique et puissante, s’enrichit de l’intervention d’un saxophoniste qui apporte une dimension organique supplémentaire à un set particulièrement immersif.

 Samedi 4 juillet 2026

Sous un soleil radieux, Marie Jay joue la carte de l’espièglerie, et elle a bien raison. Ses chansons électro-pop sautillantes distillent une ambiance légère et bon enfant. Comme Miki, elle raconte des histoires personnelles qui parlent à toute une génération. Des morceaux acidulés, parfaits pour ouvrir cette troisième journée de festival.

MADAME OSE BASHUNG(2)

Changement radical d’ambiance sous le chapiteau avec Madame Ose Bashung. Le spectacle, déconseillé aux plus prudes, revisite le répertoire d’Alain Bashung façon cabaret queer, salace et poppers pour toutes et tous. Transformistes et interprètes sont accompagnés par un quatuor à cordes, un guitariste en shorty et une pianiste de saloon. En maître de cérémonie, Sébastien Vion convoque strass, paillettes et douce provocation sans jamais sacrifier la qualité des interprétations.

Sur la plage, l’hommage à Bashung se poursuit avec Bertrand Belin, qui ouvre son concert par Pluie de Data. Costume impeccable, mèche rebelle, le chanteur impose immédiatement son élégance naturelle. Entouré de six musiciens et musiciennes, il bénéficie d’arrangements soignés. Des titres convaincants comme Que Dalle Tout ou L’Inconnu en personne côtoient des versions scéniques parfois un peu trop étirées et surchargées. Rien qui n’entame cependant le talent de ce poète de la chanson française.

The SOPHS (3)

À quelques pas de là, The Sophs déborde d’énergie. La voix d’Ethan Ramon utilise la même saturation que celle de Julian Casablancas, chanteur des Strokes, même si la comparaison s’arrête là. Musicalement, les Américains s’inscrivent dans la tradition de l’indie rock des années 2000, mêlant guitares acoustiques, piano et larges nappes saturées. Le groupe bondit dans tous les sens et assure le spectacle, mais on retiendra surtout son habile mélange d’influences : folk, country, indie rock et même quelques touches flamenco.

Sous la Green Room, résonne ensuite le metal mystérieux de President. Les Anglais jouent masqués, tandis que leur chanteur, au visage impassible, harangue silencieusement le public derrière son pupitre. Entre passages pop-emo et refrains hurlés, la recette est connue mais remarquablement exécutée. In the Name of the Father, leur excellent single, conclut un set particulièrement convaincant. Avant cela, Doom Loop, Rage et Mercy installent une noirceur pesante avant de laisser exploser des déferlements vocaux. Destroy Me résume parfaitement cette esthétique anxiogène.

Sur la plage, les Irlandais de Cardinals prennent place avec, au centre de la scène, un accordéoniste qui apporte une couleur traditionnelle à ce groupe très apprécié de Fontaines D.C. Malheureusement, un son déséquilibré et trop rêche dessert des compositions pourtant prometteuses. Tout l’inverse des Lumineers sur la grande scène. Une pléiade de musiciens accompagne le trio originel, toujours aussi à l’aise dans un folk rock chaleureux. Portés par les singles Ho Hey et Stubborn Love, les Américains s’inscrivent dans la lignée des Waterboys ou de Mumford & Sons.

GANS

À la Loggia, GANS confirme tout le bien que l’on pensait d’eux. Les turbulents musiciens de Birmingham laissent les séquenceurs et la batterie faire danser les jambes tandis que la basse, utilisée comme une guitare saturée, les sons acides et un saxophone free parachèvent un cocktail mental explosif. Mi-scandé, mi-rappé, le chant partagé dégage une puissance irrésistible. In Time, I Think I Like You et This Product sont autant de modèles de dance-rock moderne. L’impressionnant batteur-chanteur Euan Woodman laisse tourner les séquences, harangue la foule et descend régulièrement au contact du public qui se lance dans un Circle pit ravageur. Sur son podium, le saxophoniste semble pris d’une véritable crise d’épilepsie contrôlée, domptant les blips technoïdes, tandis que Thomas Rhodes martyrise sa basse lorsqu’il ne plonge pas dans sa flycase remplie de claviers et d’effets, apportant une voix plus nuancée. GANS s’impose comme la révélation de cette édition.

À côté, Lorenzo évolue en terrain conquis. Avec une scénographie réduite au strict minimum et accompagné d’un simple MC, il déroule son répertoire devant un public entièrement acquis à sa cause. Même constat pour Josman sur la grande scène, qui préfère installer une atmosphère plus sombre.

PULP

La nuit est tombée lorsque Pulp fait son entrée. La scénographie inspire immédiatement une forme de réconfort. Jarvis Cocker retrouve ses compagnons de toujours — Candida Doyle aux claviers, Mark Webber à la guitare et Nick Banks à la batterie — épaulés par plusieurs excellents musiciens et musiciennes. Les premières notes de Sorted for E’s & Wizz puis de Disco 2000, extraits de Different Class (1995), dissipent instantanément tous les doutes. Le son est superbe, l’interprétation irréprochable. Jarvis Cocker possède toujours cette voix immédiatement identifiable, servie par des arrangements élégants, jamais trop démonstratifs. Les nouveaux morceaux trouvent naturellement leur place. Spike Island, extrait de More (2025), s’intègre parfaitement avant un magnifique Razzmatazz, puis Pink Glove, toujours aussi bouleversant. Plus introspectif, Farmers Market bénéficie d’arrangements de cordes somptueux qui accompagnent le phrasé grave du chanteur. Le voyage se poursuit avec une version cinématographique de This Is Hardcore, l’un des grands moments du concert.

Toujours aussi volubile, Jarvis échange régulièrement avec le public et offre du raisin tiré de sa poche. Il demande qui dort au camping, avoue que ce n’est plus vraiment de son âge avant d’annoncer que la chanson suivante leur est dédiée. Installé dans un fauteuil en cuir tandis que l’écran diffuse un spectaculaire lever de soleil, il interprète Sunrise, qui prend progressivement des allures de voyage cosmique. Seul Begging for Change, le titre le plus récent, paru en 2026, apparaît plus anecdotique. Le chanteur de Pulp se remémore ensuite le dernier passage du groupe aux Eurockéennes, en 1998, aux côtés de The Prodigy, Underworld et The Divine Comedy. À 23 h 59, il lance un compte à rebours avant d’enchaîner Do You Remember the First Time? puis Mis-Shapes, deux classiques britpop interprétés avec une fidélité exemplaire. Le récent Got to Have Love précède un final incandescent où les guitares prennent toute leur ampleur. Dès les premières notes de Babies, un frisson parcourt la grande scène. Les écrans diffusent des images d’archives montrant Steve Mackey, bassiste du groupe disparu en 2023. L’émotion est palpable lorsque les milliers de spectateurs reprennent les « yeah yeah yeah » à l’unisson.

Puis vient Common People. Sa longue version fait chavirer Belfort tandis que Jarvis Cocker présente chacun des musiciens avec un humour toujours aussi british. Candida Doyle est ainsi décrite comme la « space girl » du groupe ; coupe de champagne à la main, elle trinque avec le public sous les applaudissements. Enfin, Sunset clôt le concert. Les huit musiciens quittent leurs postes pour se rassembler en acoustique à l’avant de la scène autour de Jarvis. Ce dernier morceau résonne comme un véritable au revoir.

Pendant qu’une dizaine de milliers de festivaliers suivent le match de l’équipe de France sous le chapiteau au détriment de Pulp, la pop nerveuse et sucrée de Copycat prend tranquillement racine sur une autre scène. Une prestation qui, finalement, s’avérera prémonitoire du résultat du match.

Mathieu Marmillot
Photos : Deadly Sexy Carl et Mathieu Marmillot (GANS)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.