Nous avions manqué l’année dernière la parution du second tome de Rwama, la chronique à la fois intime et politique que Salim Zerrouki a réalisée sur les années 90 de l’Algérie, alors qu’il vivait ses années d’enfance, puis d’adolescence. Il nous fallait rattraper cette erreur, et ce d’autant que le second et dernier volume de Rwama est aussi terrifiant qu’indispensable.

En France, on sait vaguement que les années 90 ont été particulièrement dures pour l’Algérie et sa population, prise entre le marteau et l’enclume, la dictature militaire au pouvoir et les terroristes islamistes, utilisant tous les deux la population impuissante comme « chair à canon », comme réservoir « d’otages », dans le conflit qui les opposait. Mais entre le savoir vaguement et prendre pleinement conscience de l’horreur qu’a été cette « décennie noire » (un terme que Zerrouki rejette car trop lénifiant, lui préférant admettre pleinement la réalité d’une « guerre civile » qui précipitera une nation entière dans l’abime), il y a un gouffre, que la lecture du second tome de Rwama aide à combler, au moins en partie.

On se souvient de la manière tendre et drôle avec laquelle Salim Zerrouki avait évoqué dans le premier tome de Rwama son enfance algéroise, plaçant au centre de sa chronique l’immeuble « prestigieux » (du moins à l’origine) dans lequel il vivait. Et faisant avec pertinence un parallèle très réaliste entre la dégradation de cet immeuble et des conditions de vie de ses résidents et la déliquescence politique et sociale du pays.
En 1992, quand débute ce second tome – consacré à l’adolescence de l’auteur, à sa libération progressive des diktat familiaux, à sa découverte de la BD franco-belge qui lui montrera la voix artistique qu’il choisira de suivre – une rupture tragique se produit dans la vie du pays : les islamistes prennent les armes et le maquis, et commencent à massacrer la population impuissante et prise en otage. La réaction du pouvoir sera terrible, et conduira le pays tout entier dans un bain de sang qui durera jusqu’au tournant du siècle, tuant des dizaines de milliers d’innocents et brisant la vie de millions d’autres.
Ce qui choque évidemment le lecteur, c’est la sauvagerie et la cruauté des actes des belligérants, que Zerrouki choisit de représenter graphiquement à travers des vignettes noires et rouges mettant en scène des animaux – moutons, loups, fauves : c’est là un geste artistique d’une grande intelligence, puisque la brutalité insoutenable de la réalité n’est pas travestie, tout en évitant les pièges du voyeurisme qui guettent toujours la mise en image de massacres et de tortures. Ce qui le sidère, le lecteur, c’est aussi la résilience de la population, qui réussit à survivre au milieu d’une situation aussi chaotique et anxiogène, souvent – et en dépit des règles religieuses – grâce à l’amour, au sexe, l’alcool et aux drogues. Tandis que pour l’adolescent qu’est l’auteur, son salut viendra de la recherche puis de la découverte de son avenir, aux Beaux Arts et dans le dessin.
Alors que, dans l’intérêt de la « réconciliation nationale », non seulement les bourreaux (des deux côtés) n’ont jamais été jugés, ni même inquiétés, il est toujours interdit de parler de ce qui s’est réellement passé à cette époque, Zerrouki a construit ce livre aussi touchant, émouvant, drôle que terrible, en France, loin de son pays qui refuse toujours d’effectuer un travail de deuil pourtant indispensable, on le sait.
Dans les derniers pages, Zerrouki nous raconte que de son immeuble, il ne reste désormais plus rien (rien que ces souvenirs partagés avec nous). Mais que reste-t-il vraiment du beau pays que fut longtemps l’Algérie, alors que sa libération du joug colonial avait fait naître tant d’espoirs, jusqu’à ce que la guerre civile ne les détruise ?
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Eric Debarnot
Rwama 2. Mon adolescence en Algérie (1992-2000)
Dessin, scénario et couleurs : Salim Zerrouki
Editeur : Dargaud
192 pages – 23,95 €
Date de publication : 24 janvier 2025
Rwama 2. Mon adolescence en Algérie (1992-2000) – extrait :

