Imaginez un Livre dont vous êtes le héros de 700 pages et qui vous invite à prendre les décisions à la place d’un être imaginaire qui vit dans la tête d’un fou… Bienvenue dans Neuromaniac, le roman le plus fou de cette rentrée littéraire 2026.

Certains livres nous fascinent et nous intimident avant même de les avoir ouverts. Que l’on songe à Ulysse de James Joyce, à L’Arc-en-ciel de la gravité de Pynchon ou à La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski : on sait ces romans ardus, on connaît leur réputation. On a terriblement envie de s’y plonger mais on sait que l’aventure ne sera pas de tout repos. Désormais, on ajoutera à cette liste Neuromaniac du Finlandais Jaakko Yli-Juonikas. Son éditeur, Les Monts Métallifères, dont il faut une fois de plus souligner le travail exceptionnel, le présente ni plus ni moins comme « le roman le plus fou de la rentrée littéraire 2026 » et même comme « le roman le plus fou depuis La Maison des feuilles« . Cette parution relève pour son éditeur Guillaume Mélère d’un vieux rêve mais aussi, il faut bien le reconnaître, d’un sacré pari. Avec sa couverture cartonnée, l’ouvrage est magnifique mais il impressionne aussi par sa taille (presque 700 pages). Dès qu’on le feuillette, on a un aperçu de sa construction : on repère immédiatement les nombreuses notes de bas de page, quelques liens URL et même une carte. On remarque aussi les multiples paragraphes numérotés qui nous renvoient à de vieux souvenirs de lecteur…
Apparus au début des années 80, les Livres dont vous êtes le héros ont fasciné et émerveillé toute une génération de lecteurs/joueurs. Rappelons-en le principe aussi simple qu’original : le lecteur du roman est également le personnage principal du récit. Après avoir lu le premier paragraphe, il doit effectuer des choix qui orientent sa lecture vers d’autres paragraphes. Expérience romanesque originale et jeu de rôle, ces Livres dont vous êtes le héros ont déjà inspiré quelques écrivains. On se souvient notamment de La Maison des épreuves de Jason Hrivnak (éditions de l’Ogre, 2017), un bref roman qui reprenait en partie la structure de ces livres. Mais Jaakko Yli-Juonikas va beaucoup plus loin que Hrivnak. Pour s’en rendre compte, nous allons tenter de résumer le point de départ de Neuromaniac.
Après un court texte scientifique sur les neurosciences, Neuromaniac s’apparente au départ à une sorte de thriller dans lequel deux chercheurs interrogent un certain Silvo Näre. Enfermé dans un service psychiatrique à Turku en Finlande, Näre fait l’objet d’une enquête pour un crime dont la nature est tenue secrète par la police. Au cours de son interrogatoire, Näre évoque un certain Gereg, dont on comprend assez vite qu’il s’agit sans doute d’un être imaginaire. Ce Gereg semble n’exister que dans l’esprit malade de Näre, où il semble mener une vie parallèle à celle de son hôte : Gereg est lui aussi enfermé dans l’hôpital psychiatrique de Turku, où il vit avec sa femme. Et c’est Gereg qui va devenir le protagoniste du roman de Jaakko Yli-Juonikas. Autrement dit, Neuromaniac est un Livre dont vous êtes le héros qui nous plonge dans l’esprit perturbé d’un fou, qui vit à l’intérieur d’un autre fou… Et on commence alors à comprendre la complexité vertigineuse du roman…
A partir de là, impossible d’en dire plus sur l’intrigue d’un récit qui s’adresse directement à nous, qui joue en permanence avec nos attentes, et qui cherche ouvertement à nous perdre dans les dédales d’une histoire labyrinthique que l’on n’a pas encore épuisée. D’ailleurs, au moment où l’on écrit ces lignes, il nous faut avouer que nous ne sommes pas encore parvenus au terme de l’aventure proposée par Jaakko Yli-Juonikas – et que l’on n’y parviendra sans doute jamais. Au contraire, Neuromaniac semble nous inviter à revenir sans cesse vers lui, pour le relire, faire d’autres choix. Et si l’éditeur propose en fin de volume une carte des parcours possibles (carte établie par un étudiant en lettres dans le cadre de ses recherches universitaires sur Jaakko Yli-Juonikas), il faut reconnaître que celle-ci va un peu à l’encontre du projet de l’écrivain. En effet, quel intérêt y aurait-il à s’aventurer volontairement dans un labyrinthe avec une carte ?
Mais que l’on ne s’y trompe pas : Neuromaniac n’est pas qu’un jeu. Il faut plutôt l’appréhender comme une expérience de lecture qui nous interroge justement sur notre rapport au roman, au récit en général. Nous vivons dans une époque où l’on lit de moins en moins. Paradoxalement, les éditeurs semblent publier toujours plus de nouveaux livres lesquels seront, pour la plupart, vite oubliés. Neuromaniac, d’une certaine manière, nous rappelle ce que lire veut vraiment dire. Il ne s’agit pas seulement de se divertir par le biais d’une histoire agréable. Lire est et doit être une expérience personnelle, unique. Si celle que nous propose Jaakko Yli-Juonikas est parfois éreintante, voire décourageante, elle aussi passionnante et surtout unique. Neuromaniac n’est donc pas un livre de plus à paraître en cette rentrée littéraire. C’est un roman sans équivalent, une expérience inédite que l’on n’est pas prêt d’oublier.
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Grégory Seyer
