En 1992, dans un Chili qui s’efforce de donner au monde l’image d’une démocratie apaisée, une fillette de neuf ans se lie à une jeune skieuse allemande dans un hôtel isolé des montagnes. Entre initiation, enquête et fantômes de l’Histoire, Manuela Martelli filme avec une inquiétante douceur les silences d’un monde adulte qui préfère oublier.

Parmi les nombreuses plaies que l’Histoire inflige aux nations, la dictature Chilienne est souvent évoquée comme un traumatisme collectif sur lequel le devoir de mémoire a été particulièrement occulté. Patricio Guzmán en fait le motif central de son œuvre documentaire, dans laquelle il cherche, par les symboles de la nature et du cosmos, à dialoguer avec un passé enfoui de force dans l’amnésie nationale. La démarche de Manuela Martelli est assez semblable, mais sur le territoire de la fiction.
Située en 1992, alors que le Chili cherche à montrer à la communauté internationale sa transition démocratique par sa participation à l’exposition universelle dans laquelle elle ramène un gigantesque glacier de l’Antarctique, l’intrigue du Dégel convoque le motif de la neige et de la glace comme un décorum susceptible de magnifier, mais aussi d’occulter, avant que le dégel n’excave des vérités qu’on pensait oubliées.
Le récit refuse pourtant la dimension historique collective, et s’exile dans une station de ski des montagnes, pour resserrer les enjeux autour d’une enfant de neuf ans qui va se lier à une adolescente allemande venue s’entraîner dans une équipe olympique de ski. Le regard d’Ines sur un monde riche en complexité et pourvoyeur d’intenses désillusions n’oblitère jamais son propre désir : celui de quitter l’étroitesse de sa condition, les limites de son âge et le silence dans lequel se réfugient tous ceux qui l’entourent. Cette position ambivalente (l’absence de ses parents, son accès à tous les lieux de l’hôtel, lieu collectif par excellence) favorise un récit qui relève autant de l’enquête que de l’initiation, et met au jour, par fragments, un monde décati et martyrisé par les forces sourdes d’une guerre froide encore bien présente. Hanna, la skieuse, évoque elle-même sa mère, athlète de la RDA, pays « qui n’existe pas », et cherche de son côté à définir sa place en tant que porte étendard d’une équipe, adolescente dans la fin de l’enfance ou jeune femme potentiellement sous l’emprise de son entraîneur.
Avec une fluidité vénéneuse, Martelli investit donc un territoire instable où les différents espaces de l’hôtel sont autant d’alcôves à secrets, tandis que la nature environnante offre des échappatoires retorses, où la brume et la neige menacent les désirs de fugues insouciantes. Le remarquable duo de comédiennes construit ainsi un îlot éphémère qui, sans idéalisation aucune, rappelle la vision que proposait Louis Malle dans Au revoir les enfants. Autour d’elles, s’édifie un système d’une efficacité glaçante, où les différentes strates du monde des adultes, que ce soit dans la lutte des classes, les violences sexuelles ou les stigmates de l’Histoire sont savamment et collectivement passées sous silence.
La saturation par les ellipses et les non-dits n’est donc pas une pose esthétique, mais une nécessité éthique, qui convoque les narrations d’Erice (L’Esprit de la ruche) ou Saura (Cria cuervos) pour interpeller le spectateur, qui, dans une fascination malaisante, questionne un monde dysfonctionnel dans lequel on continue à danser, ignorant l’écriture manuscrite dans un journal intime et l’absence d’un corps autrefois vibrant de vie.
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Sergent Pepper
