Notre amour de la BD franco-belge : 2. Adèle Blanc-Sec : Adèle et la Bête

Deuxième chapitre de notre rétrospective en 50 personnages de la BD franco-belge : l’apparition d’Adèle Blanc-Sec et de ses aventures délirantes dans le Paris des années 1911 à 1922 marquera les années 70 et fera de Jacques Tardi l’un des grands noms de la Bande Dessinée.

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© Tardi / Casterman

Peut-on aimer Adèle Blanc-Sec ? On parle de ce personnage assez incroyable pour l’époque, créé par Tardi qui n’en était encore qu’au début de sa carrière : pas une « héroïne », mais un héros d’aventure qui se trouve être une femme, à une époque où tous les héros de BD étaient des cowboys, des pilotes d’avions de chasse, des pilotes de F1, etc. tous mâles. Pas non plus une femme « féminine », car Tardi la débarrasse à la fois de l’obligation d’être « aimable » et de celle d’être « sexy » : elle est irascible, égoïste, téméraire, parfois amorale, souvent agressive. Et si elle est jolie, pas loin d’être belle, le lecteur est clairement incité à ne pas se rincer l’œil quand elle prend un bain, ce qu’elle doit faire souvent vu les bagarres incessantes auxquelles elle échappe ou participe, suivant les cas. En fait, en 1976, quand paraît Adèle et la Bête, une véritable bombe, personne n’a encore vu dans le monde de la BD franco-belge quelqu’un comme Adèle Blanc-Sec !

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On est à Paris, 1911, et voilà qu’un ptérodactyle – dont le lecteur est le seul à savoir qu’il est sorti d’un œuf éclos au Muséum d’Histoire Naturelle – qui sème la terreur dans la capitale ! Et voilà que se met en place un étrange capharnaüm autour de la traque du monstre : policiers, scientifiques, gangsters, journalistes s’agitent dans tous les sens, en particulier la nuit dans les allées du Jardin des Plantes. Les cadavres s’accumulent très vite, les trahisons se multiplient, tout le monde joue un double, voire un triple jeu. Et le lecteur n’y comprend pas grand chose, pas aidé il est vrai par une narration qui passe très vite sur des explications possibles, que Tardi juge clairement inutiles. Mêmes les personnages avouent régulièrement qu’ils ne comprennent rien à ce qui leur arrive !

Ce que Tardi fait avec Adèle Blanc-Sec, ce n’est rien moins qu’une petite révolution : non seulement il invente un nouveau type de femme, mais il réhabilite le feuilleton populaire du passage du XIXe au XXe siècle (Jules Verne, Gaston Leroux, Maurice Leblanc…), qu’il adore, toute en le poussant vers l’absurde… Et transforme le Paris de la « Belle Epoque » (magnifiquement représenté, tout le monde en convient !) en véritable laboratoire de l’Histoire. Derrière la drôlerie des personnages, souvent caricaturaux, le propos politique est déjà très clair et très violent : les militaires sont ridicules, les bourgeois sont lâches, les policiers sont stupides, les savants sont dangereux, leurs inventions deviennent des instruments de pouvoir, les institutions sont absurdes, les médias manipulent les foules. La catastrophe de la Première Guerre mondiale s’approche, mais n’est-ce pas toute l’histoire du XXe siècle qui se profile, sans même parler des dérives de notre époque ?

Il est facile de critiquer la série Adèle Blanc-Sec (trois albums vraiment réussis, un quatrième moyen, puis six autres qui ne valent pas le papier sur lequel ils sont imprimés), de se plaindre que « c’est n’importe quoi », que c’est trop confus, que c’est avant tout une suite de pamphlets politiques déguisés en BD divertissantes, etc. Mais il faut reconnaître que c’est là  où nait l’immense auteur que sera Tardi. Y apparaissent les grandes obsessions qui constitueront son œuvre future : la Première Guerre mondiale, la fascination pour le Paris populaire, la défiance envers l’armée et la police, la consternation devant la bêtise humaine, le progrès scientifique transformé en menace… et finalement la façon, terrible, dont l’Histoire devient une machine à broyer les individus.

Dans l’histoire de la BD franco-belge, Adèle et la Bête est une œuvre importante, car elle a produit une rupture, une faille dans la quelle se sont engagés une multitude de talents : en utilisant les codes les plus populaires de la BD « enfantine » pour fabriquer une œuvre d’auteur, Tardi a montré la voie pour créer la BD « adulte » des décennies suivantes.

Non, tu n’est pas « morte, Adèle ! » (plaisanterie typique de l’humour de Tardi !), tu es maintenant immortelle.

Eric Debarnot

Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec – 1. Adèle et la Bête
Scénario et dessin : Tardi
Couleurs : Anne Delobel
Editeur : Casterman
48 pages
Année de première parution : 1976

Les Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec – 1. Adèle et la Bête – extrait :

Adele et la Bete extrait
© 1976 Tardi / Casterman

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