Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, The Serpent’s Egg, du duo australien Lisa Gerrard et Brendan Perry, un sommet de musique mystique et païenne. Merci au XXe siècle pour nous avoir légué un tel bijou !

À l’époque, c’est-à-dire à la fin des années 1980, des vestes épaulées, les coupes mulets, les costumes très larges, etc, une période que je regrette, Bonnie Tyler, Kim Wilde… j’écoutais aussi beaucoup de chant grégorien, et c’est inévitablement ce à quoi The Serpent’s Egg m’avait fait penser. Enfin, m’étais-je dit ! Enfin, je vais pouvoir écouter du chant grégorien devant mes potes (et des filles que j’essayais de séduire) sans passer pour un vieux *** qui sent l’encens et fréquente les églises à ses moments perdus quand les autres vont en boite danser sur Imagination ou… Ottawan (seigneur !).
Enfin, un disque sorti sur un label à l’avant-garde sur presque tout, mais qui n’avait pas peur de prendre quelque chose au classique… (si tant est que les chants grégoriens soient de la musique classique…) et plus encore au mysticisme des polyphonies anciennes et de la musique liturgique. Dead Can Dance boxait dans une autre catégorie. Aussi parce que – et c’est là son génie – parce que le groupe ne cherche jamais une quelconque authenticité documentaire. Ils ne sont pas allés dans un monastère dans les Carpates ou au fin fond d’une jungle inamicale (quoi qu’en laisse penser la superbe pochette signée Vaughan Oliver avec Brendan Perry). Non, le disque est enregistré au cœur de Londres, dans l’appartement londonien de Perry.
Prenez Severance, l’un des morceaux apparemment les plus conventionnels de l’album, le plus classiquement pop dans sa structure. La version de Dead Can Dance est sobre, épurée – quelques accords de clavier et la voix de Brendan Perry qui donne cette impression d’un sermon, chaleureux mais d’un sermon quand même. La reprise de Bauhaus, à laquelle il n’y a absolument rien à redire, amplifie le côté gothique et débarrasse le morceau de ses vêtements liturgiques. Un morceau, deux visions. Toutes les deux légitimes. Une qui s’enracine parfaitement dans une tradition identifiée, celle de Bauhaus. L’autre qui refuse une tradition précise, qui ouvre une porte et créé quelque chose de nouveau. Les instruments cessent d’être utilisés pour faire ce qu’ils font d’habitude ; ici, ils créent de la texture, tricotent une ambiance bien particulière. La voix, surtout la voix, évidemment, ne raconte plus d’histoire sur un mode couplet-refrain ; elle devient un souffle. D’ailleurs, si on peut pousser l’interprétation, le titre de l’album est parfaitement représentatif de cette ambition : le serpent—la mue ; l’œuf—la vie. Et le fleuve de la pochette évoque le mouvement…
Au moment où l’album sort, le duo de Melbourne a déjà sorti trois disques. Deux assez banalement pop et un troisième qui annonce déjà le changement, Within the Realm of a Dying Sun (1987). Et The Serpent’s Egg radicalise l’orientation prise l’année précédente. Trente-six minutes ! Seulement trente-six minutes, dont on a l’impression qu’elles durent des heures.
D’autant que l’album commence au sommet, avec un morceau sublime, parfait, qui dit exactement tout ce que le groupe veut dire : The Host of Seraphim. Un morceau dédié aux séraphins — LES anges, ceux qui sont au sommet de la hiérarchie angélique de la religion chrétienne et qui peuvent approcher Dieu — et qui commence avec un bourdon d’orgue, puis qui prend une ampleur admirable quand Lisa Gerrard se met à chanter. En réalité chanter n’est pas le mot exact, Lisa Gerrard déclame, psalmodie, gémit, implore. Elle contemple le ciel qui s’ouvre devant elle et semble déchirée entre joie de cet appel mystique et douleur de la finitude humaine. Entre prière et extase. Musicalement parlant, le morceau n’avance pas, ne bouge pas, il s’intensifie par des apports successifs. Après une telle déclaration, il en devient presque difficile et inutile d’écouter ce qui suit. Comment rester à un tel niveau d’intensité ?
Le groupe a pitié de nous. Les six minutes de The Host of Seraphim laissent la place à une petite minute trente pour le second morceau Orbis de Ignis – le cercle de feu, un plain-chant monastique ! Ce n’est donc pas un interlude, mais une transition : on passe de l’extase et de la relation directe à Dieu dans un espace complètement ouvert à un moment liturgique. La cérémonie commence. Orbis de Ignis fait penser à une musique médiévale mais qui n’a précisément rien de médiéval : le chœur de voix d’hommes nous projette hors du temps.
C’est après qu’arrive Severance et que commence à chanter Brendan Perry. Avec Lisa Gerrard, ils se partagent les morceaux, mais aussi les rôles. Gerrard, on l’a compris, chante dans une langue à elle, à laquelle il n’y a rien à comprendre (comprendre gâcherait certainement tout). Perry compose des chansons et utilise des mots, qu’on est bien content de comprendre parce qu’ils racontent de belles choses. Sur Severance, il chante, avec cette voix grave, chaleureuse et étonnamment plate mais si profonde, la peur, de voler, d’être libres : la nature vit, meurt, change et nous restons là « endowed with the fear of flight » — quelle beauté d’être doté d’une peur et de la peur de voler… C’est un peu la même angoisse à être humain et à assumer notre humanité qu’on retrouve sur In the Kingdom of the Blind the One-Eyed Are Kings. Cette fois Brendan Perry y rajoute l’orgueil stupide que nous avons à fabriquer notre propre servitude et à générer du chaos, emprisonnés que nous sommes par le temps, par notre âge, nos habitudes, nos manières de vivre. Les paroles sont d’une violence extrême, que n’adoucit qu’une poésie et une écriture subtile. Et par les nappes, les percussions et les voix. Il n’y a pas vraiment de rythme, de rupture, de cassure qu’introduirait un refrain, une répétition.
Perry chante l’humanité déchue, les anges tombés sur terre, devenus des êtres humains emprisonnés par leur humanité, leur orgueil, leurs habitudes, les façons de faire. Qui ont peur de voler, d’imaginer, de se libérer. Gerrard raconte l’espace, l’envol. Lui essaie de comprendre pourquoi nous sommes devenus ce que nous sommes; elle semble chercher ce qu’il y avait avant ou après, au-delà en tout cas. Elle n’a pas besoin de mots parce que ce qu’elle chante vient directement de l’âme. Comme sur Songs of Sophia, une minute vingt à peine, Lisa Gerrard chante a cappella et c’est fini. Une chanson sur la sagesse qui n’explique rien, surtout pas pourquoi nous ne serions pas sages, mais qui parle exactement de la sagesse comme émotion. Monumental. Quelques notes, une voix, du vide. Et c’est monumental.
C’est encore elle que l’on retrouve sur The Writing on My Father’s Hand, entourée de quelques notes de clavecin et de ses propres voix superposées. Le titre évoque une trace, une mémoire, quelque chose transmis par le père et inscrit sur le corps. Mais, de nouveau, Lisa Gerrard ne nous raconte pas une histoire. Elle donne à voir une image intime, qu’elle transforme en prière sans religion.
Chant of the Paladin, Echolalia et Mother Tongue prolongent cette cérémonie imaginaire. Le premier convoque un chevalier, mais pas pour batailler ; il n’a ni armure, ni cheval ; c’est au contraire le moment du recueillement, et de la préparation au départ. Echolalia, à peine plus d’une minute, fait de la voix un écho qui se répète sans qu’on sache ce qu’elle répète ni s’il y a jamais eu un original. Puis Mother Tongue ramène le corps et les percussions. Cette « langue maternelle » n’est pas celle que l’on apprend : elle précède les mots, faite de souffle, de rythme et de battements. On pourrait appeler cela de la « world music », cette catégorie bien pratique inventée pour ranger tout ce qui ne rentrait nulle part. Mais Dead Can Dance ne nous emmène ni en Afrique, ni au Moyen-Orient, ni au Moyen Âge. Le groupe invente un pays qui n’existe pas, puis nous convainc que nous en avons oublié la langue.
Reste Ullyses—avec deux « l ». Ulysse, évidemment : le voyageur, celui qui a vu le monde et cherche le chemin du retour. C’est Perry qui reprend la parole pour terminer le disque. Et c’est parfait. Après les anges, Dieu, la sagesse, les langues imaginaires et les chevaliers, il fallait bien revenir chez les hommes. Dommage !
Trente-six minutes ont passé. Et cela donne effectivement l’impression d’avoir duré des heures. Et cela dure depuis près de quarante ans. Un disque intemporel ? Cela dépend de ce qu’on entend par là : si la technique est celle de la fin des années 1980 (synthétiseurs et autres instruments analogiques), les paroles et les sons sont au-delà du temps, enracinés dans le passé, la religion, le mysticisme…
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Alain Marciano

très bon.album.toute.ma.jeunesse.
album extraordinaire, avec Le morceau Severance qui laisse une impression de jamais vu avant.