Détroit [Bertrand Cantat, Pascal Humbert] – Horizons

Detroit-horizonsC’est le cri d’un homme muré dans sa conscience qui résonne dans Horizons, car le disque est un huis clos, un univers cérébral, circulaire et carcéral. (l’express) un disque très personnel et forcément sujet à  interprétation, dont l’écoute s’avère parfois dérangeante. (Nouvel obs) Qu’il est difficile de le glisser dans son lecteur CD sans penser à  tout un tas de choses… qui s’effacent (presque) aussitôt dès les premiers accords de guitare et l’entrée en scène de cette voix. (Metronews) Chacun cherchera, dans les textes, des clés pour éclairer ce vaste trou noir. Chacun y verra ce qu’il souhaite y trouver, refera les comptes de Cantat avec la justice. Lui sait ce qu’il a fait, qu’il ne peut y avoir de pour ou de contre quand une jeune femme est morte. (Les Inrocks) Bien évidemment la sortie de cet album fait ressurgir les déboires judiciaires l’ex-leader de Noir Désir. Il y a dix ans, à  Vilnius, l’actrice Marie Trintignant meurt sous les coups portés par Bertrand Cantat. D’ailleurs dès la sortie de premier single d’Horizons, les avis ont divergé. Selon un sondage BVA Le Parisien Aujourd’hui en France, paru le 30 septembre dernier : 59 % des Français connaissant Bertrand Cantat trouvent normal qu’il puisse reprendre sa carrière »car il a maintenant accompli sa peine ».Mais est-il possible d’y échapper ? Quand le chanteur s’adresse à  un ange anonyme dans le très épidermique »Ange De La Désolation » comment ne pas penser à  celle qui fut sa dernière obsession ? »Dors mon ange de désolation, rien ne pourra jamais nous enlever nos frissons » est une formule terrible, qui sera retenue à  charge par tous ceux qui chercheront du sens (et de l’indécence) aux paroles de Cantat. (Olivier Cachin dans Le Plus) Mais comme dans Ange de désolation, où il rappelle l’intensité de son amour disparu, Cantat le prend à  témoin de l’acharnement médiatique ( » Au dehors le spectacle abject continue/Et tous les doigts pointés en déluge de papier/Envahissent les avenues « ), sans sembler se souvenir que cet amour fut aussi sa victime. Même si Cantat n’a jamais aussi bien chanté, cet égocentrisme a des allures de déni et d’indécence. (Le Monde) Horizon est un disque dérangeant, oppressant, et assez beau. (Le Figaro)

Je nous trouve hypocrites. Ou trop bien pensant. Ou trop des deux c’est selon, quand il s’agit d’évoquer le retour discographique de l’ex Noir Dés.’ en duo avec Pascal Humbert, chez Barclay son ancienne maison de disque. Pas une critique qui ne se sente obligée de mettre les guillemets, les pointillés, la réserve. Tous les chroniqueurs qui se sentent obligés de se positionner par rapport au drame de Vilnius, ou d’avoir un avis sur la possibilité d’un homme qui a payé son tribut à  la société, de reprendre son activité professionnelle. Et la musique comme caution ou comme prétexte.

J.’ai un avis sur l’homme. Je le livre en préambule pour m’éviter la plaie des trolls du web. Mon cerveau ne tolère pas qu’on lève la main sur une femme. Et quand bien même la société reconnait à  Cantat le droit de la rédemption après peine carcérale, mon droit d’être humain est aussi de ne pas lui accorder mon pardon. Alors non, je ne pardonne pas à  Cantat d’avoir frappé une femme fut-ce sur le coup de la colère ou suite à  une quelconque vexation. Je ne lui interdis pas de chanter non plus, parce qu’on vient bien de remettre un prix littéraire à  un auteur qui justifie la pédophilie. Cantat a au moins pour lui d’avoir payé sa dette sociale. Reste sa dette morale envers moi, mais ce que j’en pense tout le monde s’en fout.

J.’ai un avis sur le disque. Détroit est un nouvel exemple de la force de Cantat (et jadis de Noir Désir) quand il s’agit d’incarner le rock en France. A deux touristes américains qui me demandaient il y a quelques années, quel album ils devraient ramener aux US pour parler à  leurs potes du rock qu’on joue en France, j’ai sorti des visages des figures d’un des rayons de la fnac. (la Fnac, c’est dire si c’était il y a longtemps). Cantat, en solo ou avec Noir Désir, c’est le rock and roll français. Si mes touristes revenaient aujourd’hui, je leur sortirais sans doute le même album. Malgré la polémique. Malgré Vilnius. Et Détroit est une nouvelle pièce de rock en français, subtil mélange d’une écriture acérée pleine d’images, de cette voix éraillée si caractéristique, de guitares qui savent parfois se faire discrètes (Horizons se laisse parfois aller à  un power folk que je n’avais jamais imaginé chez Noir Désir). Un genre qui convient bien à  l’époque plus cotonneuse que nous traversons. Et de guitares jamais plus efficaces que quand elles se débrident, se lâchent. Détroit, donc Cantat, continue d’incarner le rock en France. Horizons est un bon album. Un nouveau chapitre dans la discographie d’un »artriste » obligé par la force du destin de quitter la forme qui l’a rendu célèbre. Y a-t-il un album rock dans la France de 2014 qui incarne mieux le rock français ? Sans doute pas.

Puis il y a le style, les mots. J.’ai toujours aimé dans l’écriture de Cantat cette capacité à  usiter des mots que le chant en Français, la variété ont du mal à  aborder sans emphase, sans boursouflure. Les drames n’ont pas émoussé cette capacité. Egal à  lui-même il joue à  se servir d’imaginaires obscurs, Mallarméens, et des synesthésies à  la Rimbaud. J.’aurais mieux aimé qu’il arrive avec un album vierge de son histoire personnelle, mais je ne choisis pas. Toujours est-il qu’il écrit bien les souffrances, les atermoiements. Ais-je entendu plus belle chanson sur la vie carcérale ? Oh wait »Je n’ai jamais entendu de chanson sur l’univers carcéral à  part une de Renaud, mais jamais aussi habité. Et puis c’était il y a longtemps, j’avais 16 ans.

Pour la légende, pour l’histoire du rock en France, et peu importe ce que je pense de l’homme, Détroit demeure un projet intéressant, un album réussi. J.’ai pris plaisir à  l’écouter, plaisir à  me plonger dans ces mots cette musique réduite à  l’essentiel, au quintessentiel, j’ai goûté à  sa manière de raconter le parcours personnel, les doutes, les peines, cette façon de mettre le  » personnage  » rock star en scène. Mieux, en toute objectivité c’est un des meilleurs albums français de 2013. Je le pense., Est-il sincère ? Pense-t-il ce qu’il écrit ? Livre-t-il sa vision de l’affaire. Toutes ces questions qui animent les médias à  leur corps défendant, Cantat les aborde comme un toréador relancé au milieu de l’arène. Il enchaîne les passes, fait mine de se laisser encorner puis réussit à  prendre le pas sur l’animal, pour au final planter ses banderilles. Il tourne l’exercice en sa faveur. Et le fait bien.

Mais comme je le disais, je nous trouve hypocrites. Ce visuel désertique un peu trop évident, cette manière de cacher le nom de l’auteur sur la pochette, sous le nom d’un pseudonyme de scène, Détroit, mais en mettant tout de même le nom de l’artiste sulfureux entre crochets parce faut pas déconner on a des ventes à  faire »Cette manière d’annoncer que la promo de l’album sera réduite au minimum, mais cette façon d’envoyer en parallèle les exemplaires presse très largement. Cette façon de dire que Cantat ne parlera que s’il le veut, contrairement aux usages de l’industrie; et du coup cette omniprésence médiatique du  » retour  » à  reculons qui semble autant le fruit d’un plan marketing orchestré par le label que de la certitude pour les sites web (dont Benzine) , qu’on aura plus de clics sur la page de la critique de Horizons« ., Tout ça c’est quand même une belle manière de nous la jouer vierge effarouchée, pour nous éviter de regarder en face que nous aimons parfois nous repaître du malheur des autres. De la tristesse infinie de la famille Trintignant sans doute, mais aussi de la famille Cantat et celle de l’homme Bertrand : comment il survit au drame, comment il a vécu l’incarcération, ce qu’il a ressenti pendant et après l’acte ; sont autant de limites à  notre voyeurisme auxquelles nous aimerions TOUS trouver une réponse dans le disque. Un voyeurisme que nous assumons à  ce point peu, que nous le rejetons ailleurs, sous les artifices et les précautions d’usage., Pourtant, en quelques jours, le disque a battu des records de vente. Preuve que »le nouveau Cantat » a acquis le statut de phénomène de foire. Il n’y a dès lors qu’un pas entre notre voyeurisme non assumé et la critique musicale. Je reconnais l’avoir franchi allègrement tout en écoutant l’album. J.’arrive à  me regarder dans une glace. Je suis un trou du cul.

Je nous trouve aussi parfois trop bien pensant. C.’est étrange cette façon que nous avons nous autres critiques, tout en nous gobergeant de  » l’aventure macabre de Bertrand Cantat  » de ne pas nous demander, nulle part, quelles sont les motivations de l’artiste lui-même au moment de publier son disque chez Barclay? Enregistrer des chansons ultra personnelles, tout en ayant pas l’air de vouloir clamer sa vérité, distiller des aveux, des remords, du vécu au fil des mots, au fil des chansons, c’est aussi cultiver sa  » légende « . Je m’étonne que personne ne le signale.

En revenant à  mots couverts sur le drame qui l’a rendu tristement  » célèbre  » en évoquant son vécu en prison, Cantat présente pourtant un portrait de l’homme en artiste maudit. Une posture que notre vieux fond romantique lui autorise largement, malgré la douleur, malgré le drame: nous aimons les héros maudits. En distillant sa douleur personnelle dans un album, de cette manière, avec ces mots, cette musique-là , il cultive aussi le rôle dans lequel la rumeur populaire se complaît à  le positionner. , Personne ne le signale. Cantat est un salaud magnifique, un tueur plein de remords, un artiste torturé. Le choix des compositions de Détroit, le choix de prendre ces chansons- là , dans l’éventail de celles écrites, le choix de reprendre la parole sur le devant de la scène et même celui de reprendre avec le temps de Léo Ferré , est un acte qui a une portée qui va bien au-delà  du seul art.

Cantat (et/ou son entourage) décide d’incarner le personnage dans lequel nos bas instincts de hyène aiment à  le cantonner. Ce n’est pas anodin. Certes il y a la musique rock impeccable de l’album, mais en 2014 les rejetons de Noir Désir sont légions (Eiffel, Shaka Ponk, Deportivo…) et pourraient nous contenter aussi bien. Certes il y a l’écriture ciselée, mais rien que Babx ou Fauve cette année ont prouvé qu’il y a moyen de faire aussi bien en français contemporain pour éructer le mal être. Non,, Cantat cultive artistiquement son personnage de pénitent repentant. C’est ça qui me gène énormément. Et c’est sans doute le seul bémol que je réserve à  Horizons de Détroit. Il raconte exactement l’histoire que je me délecte de le voir raconter. Il y a le souffre, le drame, les peines, le repentir, la douleur, le voyeurisme morbide et le mode d’expression musical que je m’attendais à  y retrouver. En ce sens, il est un peu trop convenu. Et il me rappelle que je suis un connard. Ce qui ne me rassure pas, non plus c’est que du coup il dit la même chose de vous.

Denis Verloes
4

Date de sortie: 18 novembre
Label: Barclay / Universal

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5 thoughts on “Détroit [Bertrand Cantat, Pascal Humbert] – Horizons

  1. C’est exactement pour la dernière partie de l’article que je n’achèterai ni même n’écouterai ce disque que je trouve avant tout hypocrite de la part de Cantat… jusqu’au jour où je craquerai puisque Noir Dez a accompagné 16 ans de ma vie au plus près et que j’ai quand même très très envie de ressentir les émois ressentis avec 666.667 Club (perso c’est plutôt celui que j’aurais offert à vos amis ricains, ou bien Tostaky, tellement je trouve que Des Visages… vieillit mal)…

    Ceci étant posé, un immense bravo pour ce papier en tous points remarquable qui dit bien tout le malaise ressenti devant ce disque et cet artiste qui refait son métier alors que ça aurait arrangé absolument tout le monde (sauf lui, et peut-être Humbert qui doit être bien content de se retrouver mis en lumière) qu’il reste dans son coin à éponger ses dettes. Parce qu’en fait on a tous plus ou moins ressenti tout ça… Bravo donc, encore une fois.

  2. Echanger des coups dans un couple est, au risque de choquer, je dirais plutôt banal. Bertrand Cantat n’a pas eu de chance que la femme qu’il aimait en décède. Comme écrivait un médecin sur un forum, ce n’est pas la violence du coup qui entraîne sa gravité ou non. Sans doute lui et le frère de Marie n’ont-il pas non plus eu conscience de la gravité, sinon ils l’auraient fait soigner plus vite. a-t-elle aussi bien été soignée à Vilnius ?

  3. Excellent article Objectif et juste comme aucun autre jusque là Exhaustif jusqu à pointer du doigt la noirceur des désirs de l âme humaine Avilie volontaire sans se l’avouer Sauf ici Courageux et rare Sincèrement: Chapeau.

  4. Super article. Un autre avis sur le retour de l’ex leader de Noir Désir « L’horizon s’éclaircit pour Cantat. Critique et écoute.: http://wp.me/p2MrCW-1VB« . Bonne journée à tous.

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