CHALK TEETH – Chalk Teeth : l’art du rouleau compresseur

Une superbe réussite que ce premier album du trio basé à Los Angeles, CHALK TEETH. Un rouleau compresseur sonore, une expérience sensorielle et musicale extraordinaire…

Chalk Teeth band

Il y a des groupes qui composent de la musique en créant des mélodies, et d’autres qui sculptent du son. CHALK TEETH fait partie de la seconde catégorie. Ce trio new-yorkais parti sur la côté ouest des Etats-unis nous propose un premier album tout en textures, par accumulation de couches sonores qui finissent par créer une ambiance assez incroyable. CHALK TEETH propose des motifs, plus ou moins mélodiques, des rythmes, basses et boites à rythmes. Mais le rythme n’est pas vraiment ce qui a la vedette. D’ailleurs, aucun son n’a la vedette. C’est le mélange et le tout qui importe. Écouter cet album tient de l’expérience sensorielle — suivant que vous préférez éviter le vertige ou pas, je vous conseille les écouteurs intra-auriculaires… c’est déstabilisant! Mais loin d’être inintéressant et surtout particulièrement agréable. Cet album est bien plus que réussi : il est très bon — prenant, angoissant, fascinant, intéressant du point de vue musical, de la construction, de l’architecture et de l’articulation des sons.

Chalk Teeth

D’autant que Karolina Wallace chante en polonais… Il est donc assez difficile, voire pas possible du tout de se raccrocher à quelque parole, quelque mot qui pourrait vous indiquer une direction ou un sens. Une fois le morceau commencé, une fois que Karolina arrive dans vos oreilles, vous êtes immergés dans ce magma sonore, difficile d’en sortir. Sauf à couper le son. Mais pourquoi ferait-on ça ?! Une de mes amies, polonaise elle-même, me dit que les paroles développent une poésie existentielle et mystérieuse. Sans compter que la voix est traitée avec pas mal de reverb et d’échos, et les paroles sont elles-mêmes des boucles. La répétition, les effets, la langue contribuent à donner au chant un côté irréel, spectral, totalement hypnotique. Et, pour finir, la voix n’est pas ce qui dessine la mélodie. La voix est un instrument qui contribue à l’atmosphère des morceaux. La mélodie est donnée par les motifs de synthé que le groupe utilise systématiquement dans chaque morceau.

L’album commence avec Hi Vis, un drone qui restera présent tout le morceau, un beat très léger presque imperceptible avant que n’arrive un motif qui formera la structure mélodique du morceau. Et vers la fin, les choses se compliquent un peu avec l’arrivée d’autres couches sonores qui donnent de la profondeur au morceau. On a déjà ce que sera l’album. Un côté indus et mécanique, martial et implacable, mais aussi une économie de moyens surprenante. CHALK TEETH multiplie certes les bips, glitchs et autres accidents sonores, qui empêchent l’attention de se fatiguer, mais n’entasse pas des tonnes de pistes pour donner l’impression de profondeur et de puissance.

Struck, le second morceau, est aussi superbement réussi. Un début minimaliste, un battement électronique sec, la voix et toujours ce motif qui se répète; cela dure un bon moment comme ça, ce qui transforme rapidement le morceau en quelque chose de lancinant et obsessionnel que rien ne perturbe, ni montée explosive, ni ralentissement. Le rythme du début est celui de la fin ; on rentre dans un labyrinthe industriel, on s’y perd, et on ne réussit pas à en sortir avant que le morceau ne bascule sur le suivant, Oscillopsia. Là, la boite à rythmes est très sèche, qui découpe le morceau, presque casse le rythme plutôt que de le donner. Les risers sont plus fréquents, ce qui donne très vite l’impression d’être assailli de tous les côtés. C’est un des morceaux les plus denses, les plus oppressants de l’album.

Avec Floor it, la perspective change légèrement parce que le morceau monte en puissance. On retrouve la structure que CHALK TEETH maîtrise : boite à rythme + motif lancinant + la voix de Karolina et quelques accidents sonores qui arrivent de temps en temps; l’atmosphère reste assez pesante du fait de l’opposition entre le motif (grave) et les ajouts (aigus) qui déstabilisent l’oreille. Mais sur Floor it, ce qui change, ce sont les pads qui viennent, vers la fin, donner de l’ampleur et faire respirer le morceau. Un peu d’air. Comme une porte que le groupe continue d’ouvrir sur Casket Casino, rythme plutôt lent, et quelques mélodies au synthétiseur qui donneraient presque au morceau un côté aérien et aéré. D’autant que Karolina Wallace a l’air quelque peu détachée de ce qu’elle chante, comme si les questions qu’elle pose (Cette âme survivra-t-elle au temps ? Ce temps survivra-t-il à l’âme ?) n’avaient qu’une importance secondaire.

Old Mill commence plus ou moins avec le même rythme que Casket Casino, mais en plus lent. Sauf que cette fois le groupe retrouve son côté indus. La basse et le motif mélodique sont particulièrement sombres, et, à mon avis, les plus réussis de l’album. Le morceau est encore plus martial et martelé que les précédents. Mais ce n’est pas la rythmique qui donne le rythme. Karolina chante avec un peu plus d’écho que dans les autres morceaux. C’est probablement le morceau le plus mélodique, mélodieux (?), de l’album. Une vraie réussite.

Paskuda! termine le disque en beauté. Le groupe réussi un très joli motif mélodique qui surnage difficilement, qui survit à peine, sur un chaos industriel de fin du monde. L’alternance entre l’espèce de beauté répétitive et les éclairs de bruit, la bataille que se livrent ces deux niveaux sonores – au milieu de laquelle on entend répété Paskuda, comme un mantra – donne au morceau une puissance quasi cataclysmique. Martial, implacable, glacial et très beau. Comme l’ensemble de l’album. Glacial et très beau.

Alain Marciano

CHALK TEETH – Chalk Teeth
Label : We Are Busy Bodies / DTNL Records
Date de sortie : 26 juin 2026

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