Altamont 69 est davantage qu’un livre consacré aux Rolling Stones ou même à un concert. C’est l’histoire d’une époque qui se fissure, qui se défait. Une histoire terriblement humaine parce qu’il y un mort, mais aussi parce que c’est une accumulation de choix déficients, de responsabilités mal assumées, de conséquences inévitables.

Altamont, Californie (USA), 6 décembre 1969. Le Summer of Love est déjà loin. En cette fin d’année, en cette fin de décennie, ce qui domine la société américaine, c’est moins la paix et les fleurs que les tensions et la violence. Même la drogue, un temps vue comme un moyen de rendre tout le monde super cool, est passée du côté obscur de la force. La contre-culture du « peace and love » est aussi en train de se transformer, de se radicaliser, de devenir beaucoup moins « peace », beaucoup moins « love ». Bref, il était temps que cela se termine, qu’on passe à autre chose (même si, non, on n’est jamais vraiment passé à autre chose). Et pourquoi ne pas terminer en beauté ?

C’est, en quelque sorte, ce que se disent les Stones, qui ont un sacré besoin de relancer leur carrière ; depuis quelques années, ils sont un peu en perte de vitesse, la drogue, le décès de Brian Jones, les polémiques et la musique se fait ailleurs, une autre musique, dans un autre pays, d’autres concerts, d’autres événements comme Woodstock. Oui, Woodstock justement, voilà le parfait exemple de ce qu’il faudrait refaire : un méga concert, une réussite absolue, sur la côte Est. Faisons la même chose, mais sur la côte Ouest… C’est un peu trop rapidement oublier que Woodstock n’a pas été un drame presque par hasard, par chance. Les planètes se sont miraculeusement alignées. Elles ne s’aligneront pas deux fois. À Altamont, pour cet immense concert gratuit auquel assiste une foule immense, ce sera le drame, une tension qui monte, monte, jusqu’au moment où Meredith Hunter est poignardé devant la scène pendant que le groupe joue. Un mort, c’est déjà terrible et ça ne devrait pas arriver dans un événement festif comme un concert de musique. Mais ce n’est pas que cela, le drame, c’est aussi la violence qui règne pendant le et autour du concert.

On connait tous plus ou moins l’histoire depuis Gimme Shelter, le documentaire des frères Maysles sorti en 1970 et tourné pendant le concert. Mais ce livre fait quelque chose d’autre, et c’est ça qui le rend absolument passionnant ! Il ne se focalise pas sur l’événement, mais il remet dans le contexte, raconte l’histoire et comment on en est arrivée là, la décision des Rolling Stones d’organiser cet immense concert, le choix du lieu, les nombreux changements, les tergiversations, les négociations improvisées, les décisions prises dans l’urgence, les responsabilités qui se diluent à mesure que le projet prend de l’ampleur. Ce qui intéresse Selvin c’est moins la catastrophe elle-même que le processus qui semble inévitablement y conduire. Il ne pas raconter le moment où tout bascule, mais montrer que la violence était là dès le début. La violence et une certaine forme d’amateurisme. Certes, c’est facile à dire après, mais cela semblait tellement évident. Et, non, ne jamais oublier que les planètes s’alignent rarement deux fois parfaitement.
Altamont n’est pas un concert qui tourne mal. C’est le concert mal préparé d’un groupe qui est incarne une image bien particulière, celle une certaine idée du rock faite de provocation, de désir, d’argent, de danger et de fascination. Rien ne va. Rien n’allait, depuis le début, depuis le moment où les Stones décident du concert jusqu’au choix du lieu, en passant par l’idée (comment dire… saugrenue ? Farfelue ? Étonnante ?) de confier la sécurité aux Hells Angels, ou encore par le choix du lieu—un pis-aller, parce que rien de mieux n’a été trouvé; un endroit totalement inadapté à ce genre de gigantesque concert. Sans compter que la foule qui vient en masse n’est pas celle qui assiste au concert de Woodstock. La violence est là, elle circule parmi les spectateurs, bien avant que Meredith Hunter ne reçoive ce coup de couteau fatal. Depuis le début, le concert va dans le mur en prenant de plus en plus de vitesse.
Ce qui rend le livre passionnant, c’est précisément que Joel Selvin document cette course folle et pas seulement le choc brutal du 6 décembre. Il part des faits, revient aux décisions, aux erreurs d’appréciation qui n’apparaissent jamais comme des erreurs. Pris isolément, rien ne paraît décisif. Mis bout à bout, c’est une autre histoire. Un livre documenté, solide, riche, qui utilise des témoignages et les remet en perspective. Un livre qui parle de tous les acteurs du drame—et des acteurs il y en a, et beaucoup, les Rolling Stones, évidemment, mais aussi le Grateful Dead, Jefferson Airplane, Santana, les Flying Burrito Brothers, Crosby, Stills, Nash and Young, les managers, les techniciens, les avocats, les journalistes, les cinéastes, les Hells Angels et, bien sûr, les dizaines de milliers de spectateurs. Et parmi tout ce beau monde, les Hells Angels ont peut-être une des places de choix, après les Stones. Confier la sécurité d’un concert à des bikers dont la réputation de violence est déjà connue et les rémunérer… en bière… est une idée d’un autre temps. C’était déjà une idée d’un autre temps à cette époque là, mais pourtant elle a semblé parfaitement acceptable : les Hells Angels fascinent et la contre-culture était déjà en train de se radicaliser. Ceci dit, qu’a-t-on retenu ? La violence fascine, on sait qu’elle ne peut pas être contrôlée, mais on s’imagine toujours être celui ou celle qui va y arriver.
Et puis il y a le meurtre, Meredith Hunter qui vient assister au concert avec sa petite amie. Il a 18 ans. Il meurt devant la scène. Il est devenu un symbole, absorbé par l’Histoire, par le concert mythique et catastrophique. Certes. Mais c’était quand même un gamin qui venait écouter de la musique. À force de faire d’Altamont le symbole de la fin des sixties, on finit presque par oublier Meredith Hunter. Joel Selvin, lui, ne l’oublie jamais. Il nous rappelle aussi qu’on ne peut pas réduire Altamont à l’évènement qui sonne le glas d’une époque. Et c’est sans doute la meilleure raison de lire ce livre, dans cette excellente traduction de Stan Cuesta.
![]()
Alain Marciano
