« Pampa » de Eduardo F. Varela : L’étrange odyssée du train postal

Un train postal fantôme erre sans fin dans la pampa : les wagons sont la scène ubuesque d’un véritable théâtre de l’absurde. Mais après un départ magique, tout imprégné de poésie, le conte philosophique vire un peu à la fable interminable.

© Philippe Matsas

La littérature hispanophone (tout comme le cinéma) semble souvent nous parvenir d’une autre planète et cette Pampa de l’argentin Eduardo Fernando Varela vient confirmer cette impression. Son troisième roman est un bouquin tout à fait inclassable : ce pourrait être un roman noir, une dystopie, une fable poétique, un conte philosophique ou même une allégorie politique … Bref, chacun pourra y aller de sa propre lecture. L’auteur lui-même est tout un poème puisque tantôt il écrit des scénarios télé/ciné à Buenos Aires, tantôt il tient commerce de cartes anciennes à Venise !

Le pitch de ce roman est certainement l’un des plus fascinants de cette rentrée littéraire : dans une pampa qui n’a rien à voir avec celle qu’imaginait Florent Pagny (!), un train circule. À la fois train postal et train de marchandises.
Douze mille tonnes pour « soixante-trois wagons découverts qui séparaient la tête de la queue du train, un segment de presque un kilomètre et demi de long inscrit sur la double ligne des rails. À une époque le convoi avait été plus court et plus agile, mais au fil du temps s’étaient accumulées des cargaisons que personne ne savait où décharger ».
Un train de marchandises où chaque wagon est un poème, ou même un véritable paysage comme ce chargement de sable : « un petit désert avec ses pousses de palmiers, où la brise de la marche avait formé plusieurs dunes ».
Et puis un wagon postal en bout de convoi : « le fourgon de queue se composait d’une chambre, d’une cuisine et d’un bureau de poste rempli de lettres et de colis accumulés avec le temps, qui débordaient des étagères, des placards et des casiers, en attendant d’être distribués ».
Dans le courrier qui s’accumule dans ce fourgon postal, il y avait « des adresses erronées, des destinataires que personne ne connaissait et des endroits qui n’existaient pas, et ces lettres rebondissaient de village en village sans que personne ne s’en charge ou ne prenne la peine de les renvoyer à leurs expéditeurs l’année suivante ».
À bord, il y a là Olszen, le machiniste et conducteur, Josefina et Buenaventura Sánchez, son mari, contrôleur du train et receveur des Postes. Pour passer le temps, ces deux ou trois passagers désœuvrés « jouaient au yam’s en laissant les dés posés sur le tableau de bord. Au lieu de les lancer, ils attendaient que les secousses du train les mélangent ».
Et le train roule sans fin avec de rares arrêts dans des villages aux noms étranges : Maïzalito, Las Maïzorcas, Los Maïzes, La Polentita, Santa Maïzena, El Maïzorcal, Maïzorquitas, San Polento, San Maïz, Montepolenta, et j’en oublie des villages qui semblent changer de nom chaque fois que le train repasse au même endroit dans cette pampa envahie par le maïs sauvage. « Le tour complet était une orbite aplatie qui pouvait durer autour d’un an, à raison d’un village toutes les semaines ou tous les quinze jours en moyenne, selon les imprévus de la marche et l’attente ». Du moins, ça c’est pour la théorie, car en pratique le train nous a transporté en plein Absurdistan et rien ne va se passer comme on pouvait s’y attendre …

Il y a du Snowpiercer dans ce train surréaliste qui erre sans fin, peut-être en rond, et cette pampa couverte de maïs sauvage est un nouveau désert des tartares où Godot serait chef de gare. On croit même lire du Kafka quand le train s’arrête en pleine pampa déserte, bloqué par le signal abaissé d’un sémaphore dans l’attente du supposé passage d’un autre train hypothétique. Chacun pourra y aller de sa référence, il n’en manque pas dans la littérature de l’absurde et le regretté Raymond Devos pourrait bien se cacher à bord et avoir signé quelques unes de ces « conversations d’insomniaques ».
« – Mon travail c’est d’obéir aux signaux, pas de me demander s’ils fonctionnent. On s’arrête quand le signal est abaissé et on repart quand il est levé, c’est aussi simple que ça, ironisa le machiniste.
– Mais pourquoi nous bloquent-ils le passage, s’il n’y a aucun autre train ?
– On ne peut jamais savoir, sinon les signaux n’existeraient pas. »

J’avoue avoir été emballé par la première partie du bouquin où se déploie peu à peu toute une poésie du maïs et de l’absurde. Le rêve d’Eduardo Varela (le cauchemar ? le trip ?) est vraiment une idée de génie.
Je sais bien que les périples en train s’étirent longuement sur des voies sans fin, c’est même là tout leur charme, mais je dois reconnaître ici que le voyage que nous propose Varela finit par s’enliser peu à peu dans les sables de la pampa. D’autres personnages vont apparaître, dont un apprenti caudillo, d’autres péripéties vont survenir, mais cette allégorie mi-philosophique, mi-politique, tourne bientôt à la fable interminable pour l’impatient que je suis.

Bruno Ménétrier

Pampa
Roman de Eduardo Fernando Varela
Traduction de l’espagnol (Argentine) par René Solis
Éditeur : Métailié
336 pages – 22,50 €
Date de parution : 21 août 2026

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