Adieu au Langage – Jean-Luc Godard

affichePour qui connaît la dernière période cinématographique de Jean-Luc Godard, il est probable qu’avant même de rentrer dans la salle le coeur balance : trésor du nouveau millénaire ou charlatanisme sauvage ? Sous l’apparence radicalement conceptuelle d’une oeuvre individualiste et contemporaine, donc à  priori hermétique à  toute interrogation, Adieu au Langage se trouve être malgré tout un objet plutôt singulier et plaisant. Il est clair qu’ici Godard, dans un geste terriblement pauvre et regrettable, ne s’adresse qu’à  lui-même – non par un regard cynique contre le monde, ni par égocentrisme mais plutôt par résignation. Il est donc important de considérer de ce point de vue que son film n’a rien à  justifier et ne se contentera pas de plaire. Certes, ce type de démarche n’est pas nouveau et demeure toujours aussi risible dans son rejet de toute spiritualité humaine et artistique au nom d’une liberté créatrice prétendument absolue.

Pourtant, et c’est un oeil averti et insensible aux mécanismes de ces grands auteurs qui se rabaissent pour paraître plus immenses et plus humbles encore, c’est à  travers cet oeil-là  que s’est produit l’émotion, ou quelque chose comme le ressenti clair et limpide d’une dimension poétique. Difficile d’en dire plus au sens où Adieu au Langage est un cinéma effronté et, tout expérimental qu’il soit à  première vue, en dehors de tout code. Il n’y a rien à  expliquer mais quelques idées reçues sont à  clarifier – ou à  confirmer. S’y croisent des postures agaçantes et de la philosophie de fond de tiroir (la petite parenthèse sur la pensée fécale ne vaut pas plus qu’une petite provocation rabelaisienne), des systèmes de l’ancien temps rejoués au rabais (échos de Pierrot le fou et de A bout de souffle par des acteurs qui jouent mal le hors-jeu), et cette frustration désormais insupportable du lyrisme sonore avorté, qui n’existe jamais dans la durée car qu’est-ce que la durée au cinéma, se demande-t-on… Il y a tant de bons mots qui sont autant de mauvaises signatures et, malgré tout, il y a de la poésie, de l’émotion, de l’audace. Il ne s’agit pas de parler de l’audace formaliste qui donne aux récents films de Godard la sensation d’une horrible mixture, d’une tambouille théorico-socio-métaphysique mais plutôt l’audace étrange et drôle d’un cinéma pas vraiment sérieux, redevenu enfant et mal élevé. Il y a des images qui se fixent comme des morceaux uniques, loin de toute réalité, noyées dans une 3D qui se présente enfin comme un corps nouveau. Il suffit de voir les plans sur l’eau, les fleurs, le chien pour s’en convaincre immédiatement ; l’observation des composantes de la Nature devient une matière plastique hybride, totalement nouvelle, créée, faussée et déformée par la palette chromatique à  saturation.

Plastiquement, Adieu au Langage n’ouvre peut-être pas une voie mais parvient à  créer un monde né d’aucun temps. Godard est arrivé au niveau d’un cinéma qui ne serait que purement et simplement ce qu’il est, donc une image en mouvement que le temps traverse. Ainsi il ne faut pas écouter les simagrées et les verbiages à  sens unique, il ne faut pas chercher de sens profond à  tout ce que l’on voit ou ce que l’on entend (c’est un abîme), et il ne faut même pas prendre de recul pour désigner ce qu’est Adieu au langage autrement qu’un film au présent, dans sa dimension la plus simple. Parce que le cinéma n’est ni littéraire, ni même dramaturgique, parce qu’il n’est pas musical mais seulement le temps fixé dans l’image, Godard en tient là  la traduction littérale, grossière. Ce n’est ni un grand film ni un mauvais trip. Pour le dire simplement : ce n’est rien d’autre que ce qu’il n’a jamais été. Entre l’insignifiant, la délectation, le ludique et la pauvreté intellectuelle, Adieu au Langage ne fait de Godard ni un grand penseur ni un imbécile heureux, juste un homme à  la caméra. Son geste cinématographique n’est ni testamentaire – du moins pas tant que son titre – ni tout à  fait blasé puisqu’il s’amuse à  inventer ce qu’il lui reste de formes : par exemple faire de la Nature un ensemble kitsch composé, idée joliment inconcevable. Face à  la lecture définitive que certains rêveraient d’en faire (ce qui est un contresens dans le cas présent), face à  l’excès des bons mots et des spéculations en tous genres, mais aussi à  la prosternation coutumière envers le cinéaste-démiurge, Adieu au Langage se révèle être plutôt comique – au bon comme au mauvais sens du terme – , puisqu’il se moque bien de ceux qui le porteront aux nues. Mais que cela ne l’empêche pas d’être léger et, parfois, touchant, !

Jean-Baptiste Doulcet

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Adieu au Langage
Film français de Jean-Luc Godard
Sortie : 21 mai 2014
Durée : 01h10

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