À travers le journal intime de Clément, son alter ego, Romain Lemire raconte les viols que lui a fait subir son père, entre ses sept et ses quatorze ans. Un récit à hauteur d’enfant puis d’adolescent avant que l’adulte n’analyse les conséquences de cette « bombe à retardement » qu’est l’inceste. Un livre puissant qui tente courageusement de mettre les mots justes sur l’innommable.

Comment dire l’inceste ? Ce Clément qui prend la parole au fil des pages, depuis sa toute petite enfance jusqu’à ses quarante-neuf ans, c’est celui que Romain Lemire a été. Et cette forme de distance qu’introduit le pseudonyme donne paradoxalement toute sa justesse à une écriture qui multiplie les approches pour tenter de cerner l’innommable. Une écriture qui évolue au fil des ans dans ce livre dont les premières pages, sous forme de journal intime, racontent une enfance heureuse dans une famille d’intellectuels parisiens, catholiques et plutôt aisés : le père, André, est professeur de lettres et se rêve écrivain, la mère travaille dans l’édition. Clément est le plus jeune de la fratrie, né après Pierre, Estelle et Victor. Une famille ordinaire en apparence, où les parents sont soucieux du bonheur de leurs enfants. Le choix du présent et de la première personne nous fait vivre à hauteur d’enfant la brutalité d’une première agression inattendue dont Clément ne comprend pas la nature et qu’il décrit avec les mots sans détour et la naïveté d’un petit garçon de sept ans et demi. Et il inscrit concrètement le surgissement de l’horreur dans la maison de Belle-Ile, imprégnée du quotidien heureux des vacances, un cocon familial où l’on imagine les enfants protégés des noirceurs du monde. Ces viols se multiplieront jusqu’aux quatorze ans de Clément.
Puis, au fil des ans, l’écriture s’affermit, en même temps que Clément grandit. À l’adolescence, elle cherche, analyse, interroge. À l’âge adulte, elle dévoile, affirme et revendique. Clément et Romain tantôt se dissocient, tantôt se confondent. Il en faut du courage pour tenir ce parti pris de vérité qui n’élude rien. Surtout de la part d’un homme : l’inceste dont sont victimes les petits garçons est le moins fréquent mais aussi le plus secret et la littérature offre peu d’exemples de témoignages masculins. Il est significatif que celui subi par « Victor » Kouchner ait été raconté non par lui mais sa soeur Camille dans La Familia grande. Le courage de tout dire : l’incompréhension, la gêne, la honte, mais aussi le plaisir. La vie joyeuse entre les viols. Dire aussi son amour pour ce père qu’il a longtemps considéré comme son modèle et dont il refuse de faire un portrait à charge. Dire la souffrance, pas la haine. Les victimes d’André Drelin, cet homme respecté et « très sympa », sont pourtant légion : Clément, ses frères, Pierre et Victor, leurs cousins,Titouan et Benjamin, le copain Jérémie, et Marion, la belle-soeur… et tant de victimes indirectes. Une histoire qui détruira une famille mais resserrera les liens entre certains de ses membres, unis par une « solidarité admirative » : le comédien Emmanuel Lemire, l’aîné, le premier à avoir parlé, et l’historien Vincent Lemire se sont depuis le début associés activement à la démarche de leur frère.
« On ne sait pas ce que le passé vous réserve » : l »inceste est une bombe à retardement que la forme seule du journal serait impuissante à cerner. Clément l’abandonne à partir de ses 21 ans pour un récit à la première personne, avant d’introduire la distance la troisième personne puis de revenir au »je ». Autant de tentatives, de tâtonnements pour être le plus juste possible, pour parler de ce qui, longtemps, s’inscrira sur et dans son corps, de ses errances, de ses dérives toxiques. L’inceste pollue non seulement sa sexualité mais aussi ses relations avec son entourage. Il trouble le lien qui l’unit à sa mère dont le désir de « ne pas faire de vagues » est une blessure restée béante. Plus généralement, dit-il, l’inceste est « ce qui le sépare des autres ». Il n’en guérira pas mais il se considère depuis ses quarante-cinq ans comme « résilient », grâce au théâtre, à la poésie, à l’amitié. Il dit même qu’il doit à l’inceste « une part de sa vigueur ». Devenu musicien et comédien, Romain Lemire veut en parlant, nous éclairer et mettre un terme au silence collectif – » Pour un inceste, il faut tout un village ». Parler, c’est ne pas rester seul et ne pas laisser les autres seuls, « parce que chaque récit individuel alimente un récit collectif et politique, et qu’à ma manière, je voulais y participer ». C’est montrer aussi qu’une fois dénoncée, l’horreur peut, à l’image des fascinants Outrenoirs de Soulages, laisser entrer la lumière, faire du noir une des couleurs de la vie.
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Anne Randon
