On n’attendait rien, sinon le pire, de la nouvelle production des Duffer Brothers. Mais The Boroughs, série fantastique incohérente et peu crédible, se révèle une très jolie célébration des valeurs humaines de compassion et de dignité, en danger aujourd’hui dans les USA MAGA. Grâce, en particulier,… au Boss !

C’est peu de dire que The Boroughs ne faisait vraiment pas envie : avec les inénarrables Duffer Brothers à la production, cette histoire annoncée comme la lutte de septuagénaires (pour les plus jeunes) contre des monstres au sein d’une luxueuse communauté de retraités isolée dans le désert, nous promet un mauvais remake de Stranger Things mâtiné de Cocoon, ciblant les plus âgés d’entre nous qui tuent le temps devant Netflix. Une sorte de cauchemar bien plus réel que les créatures monstrueuses qu’on nous promet. Il faut bien la présence au générique de gens aussi talentueux qu’Alfred Molina, Geena Davis ou Bill Pulman, pour nous donner envie d’y jeter un coup d’œil !

Et pour une fois, nous voilà face à une excellente surprise. Car dans un univers clos et paranoïaque rappelant celui du « Village » du Prisonnier (pour les plus anciens d’entre nous), ou, bien plus récemment, celui de Don’t Worry Darling d’Olivia Wilde, cette histoire de retraités frôlant la sénilité et attendant la mort, mais se révoltant après avoir découvert que leurs (pauvres et vieux) corps servent à un projet diabolique, va produire quelque chose de plutôt rare pour un produit Netflix : de l’émotion.
Car The Boroughs va devenir rapidement intéressante en cessant d’être une banale « série de monstres » – l’histoire est assez grotesque, peu logique, et ne fonctionne qu’à coup de raccourcis faciles et d’incohérences risibles -, pour devenir une série sur la panique humaine face à la finitude. Entre la disparition de l’être aimé (que la mort l’emporte ou qu’il préfère vivre sa dernière histoire d’amour avec quelqu’un d’autre), la menace d’un cancer incurable, le désespoir d’un brillant médecin gay qui n’a pas pu sauver ses amis du SIDA, l’éloignement irrémédiable des enfants qui mènent leur propre existence et vous jugent sénile, il n’y a guère de raisons d’être sereins face à la mort qui vient, pour les personnages de The Boroughs… Qu’ils soient d’ailleurs du côté des « bons » comme des « méchants » !
Car la surprenante intelligence de Jeffrey Aldiss, de Will Matthews et de leur équipe de scénaristes, c’est de renverser les stéréotypes du genre (nous n’en dirons pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte des nombreux paradoxes dans cette histoire !), et d’aller chercher, systématiquement, la fragilité et l’humanité en chacun. Loin, bien loin donc des formules standardisées des blockbusters de plateformes, The Boroughs révèle progressivement une profonde compassion pour tous ses personnages, y compris les plus fautifs. En acceptant que même les « antagonistes » puissent être victimes de tragédies intimes, la série fait preuve d’une surprenante maturité. Et refuse clairement le cynisme, l’un des grands maux du storytelling contemporain.
Terminons cette critique, qui essaie d’en dire le moins possible, en parlant d’un « détail » qui n’en est pas un, à notre avis. Il est en effet impossible de ne pas noter le rôle « pivotal » que joue la chanson Thunder Road de Bruce Springsteen dans la série. L’épisode le mieux noté par le public sur ImDB, le septième (Time to Go) comporte une scène très émouvante – qui est certainement la raison de cette appréciation plus élevée : on y voit les seniors les plus séniles, qui sont enfermés dans une sorte de « mouroir » se révolter contre leurs gardiens en chantant tous en chœur cette ce morceau – très beau, il est vrai – du Boss. Thunder Road représente, depuis son apparition en ouverture de l’album Born To Run, une certaine idée de l’Amérique populaire, fragile, mélancolique mais solidaire et tournée vers l’espoir en dépit des échecs. Ce n’est pas un hasard si Springsteen est devenu au fil des décennies une figure quasi mythologique de « l’Amérique ordinaire », au point de pouvoir même représenter aujourd’hui une opposition crédible face à la montée du fascisme : Thunder Road, en particulier, parle du temps qui passe, des rêves perdus et du besoin de partir avant qu’il ne soit trop tard. De la dignité humaine. Montrer des personnes âgées marginalisées se lever ensemble sur Thunder Road revient à réaffirmer l’existence d’une Amérique de la compassion et de la solidarité contre une Amérique de la peur et du repli.
Soit une excellente raison de regarder – et même d’aimer – The Boroughs.
![]()
