Avec Disclosure Day, Spielberg revient à ses obsessions fondatrices (les extraterrestres, la famille, la foi, l’enfance) dans un blockbuster étrange et inégal. Derrière les facilités du récit et les réflexes d’un cinéma industriel en crise, le cinéaste signe une méditation mélancolique sur l’image, l’écoute et la possibilité de réenchanter un monde fragmenté.

Les temps sont durs pour Hollywood : alors que les franchises s’enlisent, les propositions de blockbusters originaux se plantent et que ne surnagent que des biopics sans âme, même un patron de l’âge d’or comme Spielberg se retrouve avec du fil à retordre. Ses deux derniers films, projets de cœur (West Side Story etThe Fabelmans) ont été des échecs commerciaux, et il semble doucement appartenir au passé reluisant d’un temps où l’on savait construire des succès populaires de qualité. Disclosure Day, qui le voit revenir à ses premières « rencontres du troisième type », est donc un enjeu majeur pour faire le point non seulement sur sa carrière, mais aussi sur son rapport à un public qui ne l’attend peut-être plus.
La principale qualité de ce film étrange réside dans la sincérité qui sous-tend sa construction : Spielberg, à l’origine de l’histoire scénarisée par David Koepp, livre une copie idéale pour les théoriciens de la politique des auteurs, où chaque séquence semble appeler un opus précédent, dans un brassage général qui en dit long sur l’humanisme auquel tend le cinéaste bientôt octogénaire. Cette authenticité explique, mais n’excuse pas pour autant un récit miné par des poncifs et des facilités. La paresse de l’inspiration sur la conspiration à propos de l’existence extra-terrestre côtoie les développements éculés des héros traqués par le gouvernement, de « devices » et aptitudes magiques permettant de se sortir de toutes les situations. L’inscription initiale dans le techno-thriller, qui place un certain niveau d’exigence en termes de crédibilité, se voit ainsi progressivement balayée par les facilités de la fable. Le statut même du film pose question dans la gestion des séquences d’action, souvent assez gratuites, rarement mémorables, le tout souligné par une copie assez fade d’un John Williams en pilotage automatique. Disclosure Day tente, avec une certaine maladresse, de remplir un cahier des charges qui, en réalité, ne l’intéresse pas vraiment, comme s’il fallait encore jouer le jeu de la séduction des masses pour mieux leur prendre la main avant de les convertir à son message : soit, précisément, le sujet même du film.
La question de la vie extra-terrestre, si fréquente dans la filmographie de Spielberg, est ici clairement filmée par un homme d’âge mur qui tend au discours universel, après avoir abordé les destinées individuelles : la famille disloquée par le père attiré vers l’ailleurs dans Rencontres, l’enfant dans E.T. par exemple. La famille prend désormais les proportions de la planète, groupe dysfonctionnel au bord de l’implosion, qui devrait détourner les yeux vers le ciel pour trouver un nouveau souffle et comprendre un nouveau langage (soit précisément le sujet de Premier Contact de Villeneuve). Et c’est là que le film prend son sens : dans la construction d’individus déchirés entre leurs aspirations raisonnables et un élan qui les pousse au mouvement irrépressible : déménager, abandonner sa vocation religieuse, s’arracher à la structure pour laquelle on travaille.
Cette question du mouvement irrigue une mise en scène où Spielberg ne perd rien de son savoir-faire, dans une fluidité constante qui dynamise, dans de superbes plans-séquence, la fourmilière humaine d’un plateau de télévision, d’une salle de réunion ou de la marche paniquée d’un fugitif. Dans cette quête acharnée au dévoilement (Disclosure) de la vérité, l’inquiétude sociétale et philosophique est palpable : celle de constater sa fragmentation dans un monde saturé de désinformation, et surtout, la profondeur de ce que sa réception pourra engendrer pour les croyances et convictions des terriens. Cette idée, souvent développée, est la clé de voûte du film, et sans doute de l’œuvre intégrale de Spielberg, qui n’a jamais cessé de louer les mérites de la fiction pour ré-enchanter le regard sur un monde bancal. Le travail sur les flares et les contre-jours constants, perfusions de lumières dans un âge obscur, transforme ses personnages en prophètes, et approfondit la question cruciale de l’accès à la vérité par l’image. Alors que les reflets et les superpositions des visages abondent, la quête fondamentale consiste à créer les conditions d’un visionnage : d’une présentatrice météo, des bandes d’archives, du souvenir refoulé.
Les évolutions dans la représentation sont assez passionnantes : le faste magique et collectif des apparitions dans Rencontres et E.T. est ici réduit à des images gouvernementales de qualité secondaire, relayées sur une mosaïque d’écrans destinés au vaste monde – toujours par le biais de la télévision chère à l’enfance de Spielberg, et non d’Internet. La fin du lyrisme, en somme, dans un monde fragmenté où la messe musicale collective de Rencontres est remplacée par les écrans individuels des téléphones. Spielberg pourrait déchanter, mais contre-attaque, au risque du kitsch, dans une construction savamment méta du retour à l’enfance : dès la première séquence, on construit le décor d’un élément incontournable de la mythologie du cinéaste, le pavillon qui s’ouvrira à toutes les visites les plus extraordinaires. Un artifice permettant le retour au trauma originel, et l’avènement du conte (élément central d’A.I, Intelligence artificielle), avec animaux et maisons de Hansel et Gretel, constructions visant à rassurer l’enfant pour lui conférer une mission quasi divine. Le message ne manque pas d’ambivalence, lorsqu’on le confronte à celui du chef des partisans de la révélation au grand public, qui explique qu’on ne peut infantiliser la population en gardant pour soi l’existence d’une vérité propre à rebattre les cartes de tout ce qu’elle pouvait croire jusqu’alors.
Tout est donc question de foi : à la jeune femme ayant quitté les ordres, on explique qu’elle n’a pas cessé de croire en Dieu, mais qu’elle perdu sa foi en l’humanité. Spielberg construit autour de cette terreur un récit dans lequel l’empathie serait un facteur d’évolution, et l’écoute (dernier mot du film) une voie salvatrice pour une humanité au bord du gouffre. Reste à savoir si le public saura l’entendre.
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Sergent Pepper
